Le Dauphin ne manqua pas d'aller visiter la comtesse du Roure, comme il le lui avoit promis par sa lettre, et de l'entretenir de ce qui s'étoit passé dans la conversation de nos deux prélats et de madame la princesse de Conti. La comtesse, quoique fort courageuse, ne laissa pas de jeter des larmes, et, embrassant fort tendrement son amant, lui dit mille douceurs qui attendrirent si fort le cœur de ce prince qu'il ne put s'empêcher de mêler ses larmes avec les siennes, et lui promit avec serment qu'il ne l'abandonneroit jamais, et qu'elle en verroit des preuves dès aussitôt qu'il seroit le maître absolu de sa personne. «Oui, lui dit le Dauphin en l'embrassant, si j'avois la même liberté qu'un particulier, je ferois de ma maîtresse ma femme, pour faire enrager vos ennemis, et soyez assurée que votre bonheur augmentera à proportion de leur envie.» A ces paroles, la comtesse, qui se figuroit être déjà sur les premiers degrés du trône, s'écria, pâmée de joye: «Ah! mon ange! mon cher cœur! quel plaisir et quel bonheur seroit le mien de pouvoir posséder un jour sans aucun trouble ni interruption le plus cher et le plus aimable de tous les princes du monde! Du moins, mon cher ange, poursuivit-elle tout en transport, ton choix seroit plus honorable que celui du Roi, puisqu'il y a une grande différence entre moi et la vieille Maintenon.—Il est vrai, répondit le Dauphin; mais ne savez-vous pas, madame, que les goûts sont différents? L'un aime la brune et l'autre la blonde, et par ce moyen chacun trouve à se loger.»
Je ne vous dirai pas tout ce qui se passa ensuite entre ces deux amants, parce qu'ils étoient seuls quand ils goûtèrent les doux plaisirs que l'amour inspire; mais au sortir de cette conversation, madame la comtesse parut fort contente et satisfaite de son amant, ses larmes étoient changées en ris et son chagrin en joie. Ils se donnèrent rendez-vous à leur ordinaire à la belle maison de Choisi[169], que mademoiselle de Montpensier avoit donnée en propre à Monseigneur, et où ce prince va souvent se divertir avec monsieur le duc de Vendôme[170], et quelquefois avec le comte de Sainte-Maure[171]; c'est là où nos amants cueillent souvent le doux plaisir de leurs amours. Cependant, comme le Roi ne manque pas d'espions, Monseigneur ne peut faire ses affaires si secrètement que Sa Majesté ne soit avertie de temps en temps de tout ce qui se passe; et afin de satisfaire aux pressantes remontrances de madame de Maintenon, qui est une ennemie de la comtesse, le Roi dit un jour à Monseigneur, pendant qu'il étoit à table, qu'il falloit que Choisi fût un agréable séjour, puisqu'il s'y plaisoit si fort et s'y alloit divertir si souvent. Le Dauphin, qui étoit bien informé que ce n'étoit pas pour lui faire plaisir que le Roi le disoit, ne répondit que par une profonde révérence; mais cela n'empêcha pas que Sa Majesté ne continuât son discours sur Choisi et dit qu'il seroit bien aise de s'y aller divertir quelquefois, et que, pour cet effet, Monseigneur prît le soin de lui faire meubler un appartement, ce qui fut fait le même jour avec des meubles que l'on prit à Marly. Ce n'étoit pas tant par la curiosité que le Roi avoit de voir Choisi que pour traverser les amours du Dauphin: car il étoit très bien informé que la comtesse du Roure s'y trouvoit souvent, et qu'elle ne le feroit plus qu'avec crainte lorsqu'elle sauroit que Sa Majesté auroit un appartement et qu'il pourroit venir quelquefois pendant qu'elle y seroit. Pour ce sujet, le Roi fit une partie avec les dames de la Cour. Monseigneur y reçut le Roi avec toute la magnificence qui lui fut possible, et le Roi voulut bien y prendre le divertissement de la chasse. Monseigneur n'oublia rien pour régaler les dames; mais, celle qui possède son cœur n'y étant pas, ce n'étoit pas un grand divertissement pour lui. Pour surcroît de chagrin, c'est que, sur le départ du Roi, madame la princesse de Conti, la duchesse du Maine[172], les princesses de Lislebonne[173] et d'Epinoy[174], et plusieurs autres dames, prièrent Sa Majesté de vouloir leur accorder la permission de rester encore deux jours à Choisi. Le Roi, qui étoit bien aise d'en éloigner la comtesse du Roure, le leur permit fort agréablement, pourvu, ajouta ce monarque, que cela n'incommode pas Monseigneur; à quoi le Dauphin ne répondit que par une profonde révérence. Ainsi il eut encore pendant deux jours les princesses pour hôtesses. D'autre côté, il est facile à juger dans quels chagrins étoit la comtesse du Roure de n'avoir pas pu voir de quatre à cinq jours son cher amant. Je crois qu'elle souhaitoit mille fois que la foudre tombât sur une partie de Choisi, pour les obliger à déloger promptement; mais enfin toutes ses pensées et ses souhaits ne faisoient qu'augmenter son chagrin, car elle se figuroit à tout moment qu'on lui enlevoit son aimable Dauphin, et elle ne put se remettre de sa peur jusqu'à ce qu'elle en eût reçu une lettre, que Monseigneur ne manqua pas de lui écrire dès qu'il fut seul. Voici le contenu de son billet:
e n'est, mon cher cœur, que pour vous ôter de l'inquiétude où je m'imagine que vous êtes, que je vous écris ce petit billet, et pour vous assurer que je suis toujours le même. Soyez contente, mon âme, et aimez-moi toujours, si vous voulez me rendre heureux. Adieu, ma belle, jusques à demain.
Je ne vous ferai pas ici un détail de toutes les visites que ce prince fait à la comtesse, car il y en auroit pour remplir un gros volume, puisqu'il ne perd pas d'occasion de la voir et que toutes les parties d'Opéra et de chasse qu'il fait ne sont que des prétextes pour se dérober de la Cour, et pour aller voir sa chère comtesse, laquelle sait si adroitement le tenir dans ses filets, que ce prince en est si charmé et si obsédé, que, sans la crainte qu'il a de déplaire au Roi, il ne bougeroit nuit et jour de sa ruelle. Mais quelque précaution que le Dauphin prenne, le Roi est averti de toutes les visites qu'il rend à sa belle; car, quoique le Roi n'en dise rien, il ne laisse pas que d'être informé de tout ce qui se passe à la Cour, et principalement dans sa famille. L'on remarque que Sa Majesté, depuis un temps, entre dans une grande défiance, et que, pour se satisfaire, il s'informe de tout. Il a des espions partout, et sa curiosité va jusqu'à savoir tout ce qui se passe dans les parties de plaisir et dans les assemblées qui se font entre les jeunes princes et princesses, seigneurs et dames de la Cour, et même ce qui se passe hors de la Cour. Louis XI, sur la fin de ses jours, se retira dans un château[175] qu'il fit griller de fer de tous côtés, et fit venir d'Italie un religieux, François de Paule, surnommé le bonhomme, natif de Calabre, et qui, depuis sa mort, a été canonisé. Comme ce bonhomme avoit le bruit de vivre en odeur de sainteté, Louis XI fut bien aise de l'avoir près de sa personne pour le rassurer contre toutes les visions, les craintes et les frayeurs; et en reconnoissance de ses consolations, le Roi lui permit de fonder en France divers couvents de Minimes, que l'on nomme encore les Bons-Hommes. L'on croit que toutes les craintes et défiances du Roi régnant ne viennent pas seulement des foiblesses du corps, mais que l'esprit y a beaucoup de part; c'est pourquoi on lui voit souvent jeter de l'eau bénite dans sa chambre, et ce grand monarque ne se coucheroit pas qu'il ne s'en soit jeté quelques gouttes sur le visage en faisant dévotement le signe de la croix, et il en arrose même son lit. Mais retournons à nos amants.
La comtesse du Roure, qui avoit été cinq ou six jours sans voir le Dauphin, qui ne put venir le jour qu'il avoit marqué par son billet, lui écrivit cette lettre:
on prince, si je vous savois à l'Armée, ou dans un voyage, je me consolerois dans l'attente de votre retour; mais vous sachant chez vous au milieu d'une Cour où j'ai mille et mille ennemis, je ne puis me consoler d'une si longue absence, puis qu'il n'y a que vous qui puisse soulager ma peine, et me délivrer du chagrin où je suis. Ne me laissez donc pas, mon cher cœur, longtemps dans la crainte que j'ai que quelque nouvel attachement ne vous fasse oublier ce que je vous suis et ce que vous m'avez promis. Mon indisposition ne me permet pas de vous en dire davantage. Je vous conjure, mon prince, d'aimer toujours une personne qui ne vit plus que pour vous plaire, et qui vous aimera jusqu'au dernier soupir de sa vie.
La Comtesse du Roure.
En effet, son indisposition n'étoit pas supposée, car l'aimable comtesse en eut pour neuf mois. Dans le commencement de sa grossesse, un reste de pudeur l'obligea à garder la chambre; elle ne faisoit plus de visite ni n'en recevoit que de Monseigneur. Ce petit accident acheva de faire connoître au public ce que l'on soupçonnoit depuis longtemps, savoir, qu'elle étoit la maîtresse du Dauphin. Depuis ce temps-là elle ne s'en cache plus, et elle se tient la plupart du temps à sa belle maison, que Monseigneur lui a achetée au faubourg Saint-Honoré. L'on peut dire que l'art et l'industrie n'y ont rien oublié pour rendre ce lieu agréable à la comtesse. Cependant toute la magnificence du bâtiment, ni la beauté et la richesse des meubles, n'empêchent pas que souvent le chagrin et la crainte ne pénètrent jusque dans le cabinet de cette déesse pour y attaquer son pauvre cœur, agité de mille pensées, et qui est exposé à l'envie des plus grands de la Cour. Mais le plus cuisant et le plus sensible de tous les déplaisirs qu'elle reçut de sa vie, ce fut la lettre de cachet que le Roi lui envoya pendant que le Dauphin étoit à la tête de l'armée en Flandre, portant ordre de se retirer dans 24 heures de la Cour, et de se reléguer en Normandie, chez le marquis de Courtaumer[176], son oncle. La comtesse, qui ne sentoit pas d'autre crime que celui d'avoir volé le cœur de monseigneur le Dauphin, et sachant très-bien que l'on ne fait mourir personne pour aimer, n'alla pas plus loin que sa belle maison du faubourg Saint-Honoré, pour y attendre le retour de son amant, sous prétexte que ses incommodités ne lui permettoient pas de passer plus avant sans hasarder sa vie. Le Roi, quoique impérieux dans ses volontés, et qui veut être obéi, fit semblant de n'en savoir rien, de crainte que, poussant cette affaire à bout, cela n'augmentât le mécontentement que Monseigneur en a déjà, et l'on n'en parla plus à la Cour. Depuis, la comtesse accoucha d'un fils, que le Dauphin reconnoît pour sien; mais il n'a encore pu le faire naturaliser, et peut-être ne le pourra-t-il faire pendant la vie du Roi. La naissance de ce jeune seigneur a modéré le Roi dans les traverses qu'il suggéroit pour détourner le Dauphin de voir la comtesse; et l'on peut dire que, nonobstant tous les chagrins que ce prince a reçus au sujet de la comtesse, il l'a toujours aimée constamment, et témoigné son amour au milieu de la plus grande persécution que le Roi lui faisoit, le Père La Chaise, ni la princesse de Conti, que le Roi faisoit agir, n'ayant pu le détacher de sa maîtresse. Aussi y avoit-il beaucoup d'apparence que la jalousie avoit la meilleure part dans les traverses de la princesse de Conti, y ayant toujours eu entre elle et le Dauphin une amitié sincère.