La conversation de nos amants étant finie pour ce jour, le Roi, qui étoit de retour du siége de Saint-Omer[255] avec M. le duc d'Orléans, ces illustres personnes firent une partie de chasse à Saint-Cloud, où toutes les belles de la Cour parurent en équipage de chasseresses et vêtues comme Diane et ses Nymphes, suivies de plusieurs chiens qui couroient dans la forêt les bêtes sauvages au milieu du bois. Sa Majesté et les princes les plus galants attendoient ces charmantes cavalières, déguisés comme le Dieu Pan et comme les Satyres, qui préparoient un superbe festin à cette aimable troupe. Ce beau régal fut accompagné d'un grand nombre d'instruments qui faisoient le plus bel effet du monde.
Le maréchal duc de La Feuillade[256] étoit assis au pied d'un ormeau, qui copioit Orphée en jouant de la flûte douce, qu'il touchoit dans la dernière perfection, et qui sembloit attirer autour de lui tous les oiseaux et tous les animaux de ce bocage. Plusieurs voix toutes charmantes répondoient à cet aimable solitaire.
L'on entendoit un écho fidèle qui répétoit souvent ces tendres paroles, et qui prononçoit comme en soupirant:
Que l'absence est cruelle
A quiconque aime tendrement!
Eloigné de sa belle,
L'on ne peut vivre heureusement.
Tous ces plaisirs champêtres n'étoient point capables de faire renaître la tendresse de notre monarque qui s'avançoit vers le tombeau, ne pouvant reprendre ses premières forces. Le Roi devint jaune et ne rioit plus comme à son ordinaire, ce qui attendrit le cœur de madame de Maintenon, qui pressa un jour Sa Majesté, étant dans un tête à tête, de lui découvrir toutes les routes les plus sensibles de son âme, car elle étoit fort affligée du changement qui paroissoit en sa personne.—«Je vous dirai, madame, lui répondit ce prince, que depuis quelques années, je ne me connois pas moi-même. J'ai une profonde rêverie qui m'entretient journellement et je trouve quelquefois la qualité de Roi importune.—Ah! Sire, s'écria la marquise, d'où pourroient venir ces sentiments inégaux qui chagrinent votre Majesté? C'est peut-être que vous n'écoutez plus les douceurs de l'amour qui sont d'un grand secours dans les inquiétudes de la vie. Souvent un tendre amusement nous rend heureux et malheureux.—Aussi, madame, répartit le Roi en soupirant, quand la mort nous retire ce que l'on aime, rien n'est au monde plus insupportable que ces sortes de malheurs. Ah! répondit ce prince, je ne sens plus mon cœur disposé à un nouvel engagement; même la disposition de ma santé ne me parle plus que de retraite et de pénitence, et cette inclination qui brûloit autrefois comme un feu à la présence d'un bel objet, est bien présentement affoiblie.—Il faut reprendre courage, Sire, répliqua madame de Maintenon, et l'amour renouvelle toutes choses et redonne la vie à ce qui paroît inanimé. Aimez encore une fois et vous revivrez. Vous savez le pouvoir que j'ai sur plusieurs aimables jeunes filles. Si votre amour en trouve une digne d'elle, il suffit qu'elle ait le bien de vous plaire.—Madame, répondit le Roi en riant, je sais qu'il y a sous votre conduite de quoi occuper ma tendresse; mais vous avez depuis peu reçu dans cette assemblée une jolie enfant qui ne me déplairoit pas, et qui mérite bien les soupirs d'un galant homme.—Il est vrai, Sire, je sais de quoi vous voulez parler; c'est de mademoiselle de Grancey[257], qui est la plus jolie de toutes celles qui sont à Saint-Cyr; outre qu'elle est très-bien née, elle possède une douceur charmante dans tout ce qu'elle fait, qui la fait aimer de tout le monde. Le marquis de Joyeuse et de Villars[258], ses cousins, lui firent visite cette semaine et me prièrent avec toute l'honnêteté qui se peut imaginer de l'aimer un peu. Je leur répartis en souriant qu'il n'étoit pas besoin de le dire, que son mérite parloit assez.—«Ah! madame, répondit le marquis de Joyeuse, nous n'en attendions pas moins de votre civilité et de votre honnêteté; c'est pourquoi ma cousine ne pouvoit jamais arriver à un degré plus heureux que celui d'être sous une conduite si distinguée.» J'allois répondre au marquis, quand j'en fus empêchée par les ordres de Votre Majesté qui me prioit de venir à Versailles, et je vous puis assurer, Sire, continua la marquise, que je conserve toujours pour cette aimable mignonne beaucoup d'estime.—Et moi aussi, dit le Roi, depuis le premier moment que je la vis à l'entrée de l'abbaye où j'étois en carrosse, et je fis demander si vous étiez à Saint-Cyr. Cependant cette belle enfant me parla avec une charmante modestie qui me toucha le cœur; mais comme je commence à renoncer aux plaisirs des sens, j'en ai seulement gardé l'idée.—Il n'y a pas, Sire, dit madame de Maintenon, bien loin de l'idée au cœur; l'on peut facilement les unir ensemble.—J'entends très-bien, madame, répliqua Sa Majesté, vos expressions; elles sont fort sensibles; mais comment aimer les autres, quand l'on ne s'aime plus soi-même?»
La marquise, qui voyoit qu'une conversation d'amourette chagrinoit Notre Majesté, changea de discours et lui parla des affaires de la guerre, et sur les ordres de son royaume, comme de pourvoir à la subsistance des curés et des vicaires perpétuels[259], afin qu'ils n'eussent point d'occasion légitime de ne point satisfaire à leur devoir. Le curé de Saint-Lazare de Jérusalem, qui étoit aimé de madame de Maintenon pardessus les autres, la sollicitoit tous les jours qu'elle priât Sa Majesté d'augmenter sa pension, et, pour cet effet, ce prêtre rendoit des visites familières à madame de Maintenon, et lui disoit incessamment que le bien que l'on faisoit aux gens d'église n'étoit jamais perdu; que cette charité nous attiroit un nombre infini de bénédictions, par les prières de ces bonnes âmes. Ce curé ajouta encore d'une manière toute dévote, qu'il faisoit toutes les nuits des oraisons de quatre ou de cinq heures pour le Roi,—«et pour vous, madame, qui êtes le refuge des pauvres prêtres affligés. Souvenez-vous de moi, s'il vous plaît, quand vous serez avec Sa Majesté.» La marquise promit de servir le curé de tout son possible, dans la vue qu'il diroit plusieurs messes pour la rémission de ses péchés, ce qu'il fit avec tout le zèle dont son âme étoit capable. Car l'on remarqua que ce bonhomme alloit plus matin pendant quelque temps à sa paroisse qu'à l'ordinaire.
Quoique madame de Maintenon sollicitât notre Prince pour les affaires d'Etat, elle ne laissoit pas de lui parler, dans de certains intervalles, des charmes de mademoiselle de Grancey, à dessein de réveiller sa passion et de le rendre plus enjoué, ce que le Roi essaya, mais ce fut en vain; car ce Prince n'étoit plus propre pour la galanterie. L'après-dîner que la marquise avoit laissé cette charmante mignonne avec Sa Majesté à Trianon, jamais le Roi ne se trouva si triste. Il soupira plusieurs fois en regardant cette belle, et mêla incessamment un jeu de piquet qui étoit sur la table, à quoi mademoiselle de Grancey lui dit en souriant: «Sire, Votre Majesté auroit plus de plaisir si j'étois de la partie.—Je le veux, répondit ce Monarque, ma belle enfant; mais vous perdrez, car j'ai assez la fortune à mes gages.—Qu'importe, Sire, répondit notre aimable, en rougissant; il me sera fort glorieux de vous être redevable.» Le Roi se trouva embarrassé dans cette entrevue plus que jamais il n'a été; mais madame de Maintenon, qui croyoit que la tendresse de son Prince avoit retrouvé la vie, entra en souriant, et dit à mademoiselle de Grancey: «Eh bien! ma mignonne, comment avez-vous passé le temps depuis mon absence?—Fort bien, madame, répliqua-t-elle, je n'ai point trouvé de quoi m'ennuyer aujourd'hui.—Ah! mademoiselle, répartit le Roi, vous avez bien de la bonté, et vous êtes bien facile à excuser les défauts d'une personne qui vous aime, mais qui n'est plus à lui comme autrefois.—A qui êtes-vous donc, Sire? répartit la marquise; faites-moi la confidente de vos souffrances; mademoiselle n'en sera pas jalouse, car elle a trop d'esprit pour ne pas savoir qu'un Prince peut aimer tous les objets qui sont aimables.» Sa Majesté se mit à rire avec notre mignonne de la belle humeur de la marquise de Maintenon, qui tournoit toute chose en galanterie, et qui disoit toujours mille équivoques sur la mélancolie de son malade.
La conversation étant finie, le Roi ramena les dames à Saint-Cyr, où Sa Majesté fut longtemps à visiter tous les parloirs et les réfectoires de l'abbaye, qui sont d'une propreté admirable et qui répondent bien à la générosité et la grandeur d'âme de celle qui en est la supérieure.
Le lendemain, mademoiselle de Grancey fit un fidèle récit de la conversation qu'elle avoit eue avec le Roi, à madame de Maintenon, qui demanda à cette belle jusqu'à la moindre circonstance, même les termes dont il s'étoit servi pour lui marquer ce qu'il sentoit pour elle.—«Quoi, madame, répondit notre jolie mignonne assez surprise, est-ce que le Roi m'aime?—Oui, ma chère enfant, dit la marquise, je sais que vous ne lui êtes pas indifférente, et qu'il ne tiendra qu'à vous de faire son bonheur.—C'est ce que je ne sais point encore, répartit mademoiselle de Grancey, car Sa Majesté ne m'a dit rien de tendre, au contraire; elle ne m'a entretenue que de mode, que de cartes et de mille autres choses à peu près de cette nature. Il est vrai que ce Prince a trouvé mon habit fort propre[260] et qu'il me seyoit très-bien; mais, hélas! n'avoit-il rien de plus doux à me dire, s'il m'aime un peu?» Madame de Maintenon sourit de la pensée de son aimable disciple, et lui répliqua: «Ah! ma mignonne, je ne connois plus le Roi; il est devenu insensible à ce qui faisoit autrefois ses plus doux moments. Un grand fond de piété, qui s'est emparé de son cœur, le rend présentement tout de glace aux plaisirs des sens.—Je vous avoue, répartit mademoiselle de Grancey, qu'une si grande froideur en un homme n'est point agréable. L'on diroit dans cet état qu'il n'est point animé. L'amour donne je ne sais quoi qui est aimable à tout ce qui respire le jour.—Mais encore, ma belle, dit la marquise, dites-moi sincèrement si notre Monarque vous a fait paroître tant d'indifférence?—Madame, Sa Majesté ne m'a point surprise dans ses manières languissantes, puisque la première fois que je l'ai vue, j'ai bien jugé que son amour se mouroit et qu'il étoit temps de lui faire un tombeau.—Vous êtes bien savante, ma bellotte, dit madame de Maintenon en riant, d'avoir si bien pressenti la mort de la tendresse du Roi; je m'étois flattée que vous la feriez renaître et que vos charmes auroient assez de force pour la ressusciter.—En vérité, madame, répondit cette charmante, il est bien difficile de redonner la vie à ce qui n'en a plus. Voici cependant des vers que j'ai dits à Sa Majesté dans le dessein de la réveiller de son assoupissement et de la divertir par cet imprévu.
Dites-moi mon cher prince
D'où vient votre air rêveur?
Seroit-ce quelque feinte
Dans votre illustre cœur?
L'on sait que vous n'êtes pas insensible
Aux doux attraits d'une aimable beauté,
Et que, chez vous, il est du tout[261] visible
Qu'on n'y sauroit trouver de dureté.