—Je ne savois pas, ma belle enfant, dit notre marquise, que vous étiez poëte. C'est un exercice fort joli pour une jeune personne comme vous. Il n'y a rien qui polisse davantage l'esprit et qui apprenne mieux les manières du bel usage que la poésie, et qui donne une si grande délicatesse en tout ce que nous faisons. Le Roi aime passionnément les vers, quand ils sont bien tournés et fort tendres; c'est pourquoi, ma mignonne, faites un sonnet fort juste et qui fasse connoître à Sa Majesté adroitement que vous l'aimez, et que vous êtes fâchée qu'il n'y réponde pas aussi tendrement que vous le voudriez. Il faut quelquefois solliciter un cœur avant de s'en rendre le maître.—Ah! madame, répartit mademoiselle de Grancey, que les ordres que vous me donnez sont difficiles à exécuter! Je n'ai pas de penchant à faire des avances à mes amants. Il n'y a rien de si peu à mon goût que ces sortes de manières.—Il est vrai, mademoiselle, répondit madame de Maintenon, quand on est faite comme vous êtes, il n'est pas besoin d'en faire; mais il y a de la différence entre galant et galant. Être aimée, par exemple, d'un Roi aussi charmant que le nôtre est une chose qui mérite bien un peu de peine. Défaites-vous de cette fierté qui est si naturelle aux jolies filles comme vous, et marquez un peu d'empressement à ce Prince. C'est le moyen le plus sûr de lui plaire.—Madame, ne parlons plus de cela, je vous en prie, dit la belle écolière, car je sens que mon cœur ne s'accorde point avec les leçons que vous me donnez. Vous savez que s'il n'est de la partie, tout ce que l'on entreprend n'est pas bon.—Oui, ma mignonne, ce que vous dites est vrai, répliqua la marquise; mais il faut tâcher de se rendre maître de ce cœur rebelle et l'apprivoiser avec la raison, qui veut que vous fassiez quelque chose pour votre fortune. Souvenez-vous, ma chère bellotte, que nous ne sommes plus dans le temps où une fille croyoit avoir fait un crime irréparable de songer à l'amour. L'on accommode à présent ce Dieu avec l'intérêt par une aimable vicissitude.»
La marquise de Maintenon n'eut pas plus tôt achevé de donner ces jolies instructions à mademoiselle de Grancey, qu'elle la mena au lever du Roi. Cette charmante enfant étoit ce jour belle comme un ange, et dans un certain air de négligé qui la rendoit tout adorable. Dès que notre Prince la vit, il lui dit:—«Ah! mademoiselle, vous ferez aujourd'hui bien des misérables. Votre présence est redoutable aux pauvres humains.—Qui, moi? Sire, répartit cette incomparable, en riant, j'ai pourtant le cœur fort sensible à la compassion et n'aime pas à voir souffrir les affligés.—Vous voyez, Sire, interrompit madame de Maintenon, que, parmi le grand nombre des qualités éminentes qui ont été données à mademoiselle, elle possède encore la pitié et la charité, qui sont de toutes les vertus les plus parfaites.—A la vérité, ma belle mignonne, dit le Roi, en la regardant assez tendrement, des mouvements si héroïques et si nobles sont fort rares dans la jeunesse où vous êtes. D'ordinaire, dans l'âge tendre, l'on a peu de sentiments raisonnables.—Ah! Sire, il ne faut pas tant donner d'encens à mademoiselle, sans lui dire aussi ses petits défauts. Elle est cruelle à ses amants jusqu'au dernier point, leur défendant l'usage des soupirs, qui est leur ôter la vie. Car, qu'ils soient sincères ou non, les galants de ce siècle ne marchent jamais sans cet ornement.»
Sa Majesté ne put s'empêcher de rire de la raillerie de la marquise, qui dit encore plusieurs autres choses fort spirituelles sur le même sujet. Toute la matinée se passa très-agréablement. Mademoiselle de Grancey, qui chante parfaitement bien, dit des airs nouveaux fort tendres, que le Roi trouva justes et bien proprement chantés.—«Mais, dit madame de Maintenon, il ne manque rien à cette jolie enfant qu'un peu d'amour. Si elle aimoit, elle seroit accomplie.—Le temps, répondit notre Monarque, rendra à mademoiselle le cœur sensible. La nature n'a pas formé un objet si charmant pour ne pas aimer.»
Le jour suivant, le prince de Condé et le marquis de Vannes[262] furent longtemps avec Sa Majesté à conférer sur des affaires militaires. Le Roi nomma plusieurs nouveaux officiers, tant de cavalerie que d'infanterie, afin de remplir les places de tant de grands guerriers qui avoient perdu la vie à la bataille de Senef[263], qui est un village situé dans le Brabant.
Le prince de Vaudemont[264], qui avoit reçu quelque légère blessure, s'étoit retiré dans le bois de Bufferay, quand la comtesse de Souche[265], qui l'aimoit plus que sa vie, alla le trouver et lui pansa toutes ses plaies avec des onguents qu'elle avoit faits exprès pour lui. Jamais femme n'a tant aimé que celle-là, ce qui nous fait rejeter la méchante opinion des hommes, qui disent généralement que le sexe féminin est incapable d'un fort attachement. Mais revenons à notre passionnée amante. Elle n'eut pas plus tôt appris le malheur du prince, son cher amant, qu'elle tomba dans une foiblesse qui lui dura plus de trois heures, avec des soupirs languissants, qui marquoient le triste état de son âme affligée. Après le retour de cette pâmoison, elle embrassa tendrement l'objet de son amour, le serrant avec ardeur entre ses bras, et lui dit en tournant ses yeux vers le ciel:—«Ah! mon cher, je ne suis revenue en ce monde que pour vous aimer plus que jamais. J'ai cru que la mort vous avoit ravi; mais, hélas! si mon sort me sépare de vous un moment, je ne veux plus vivre!»
La comtesse de Souche prononça ces paroles avec tant de tendresse et avec un si grand torrent de larmes, qu'elle attendrit le cœur de son amant si sensiblement qu'il pleura plus d'un après-dîner avec sa maîtresse. L'on pouvoit dire dans ces moments, que l'amour n'étoit point joli, puisqu'il avoit les yeux mouillés. Ce petit enfant pleure quelquefois quand il n'est pas content. C'est pourquoi Vénus, sa mère, le prend fort souvent sur ses genoux et le caresse afin de l'apaiser; mais si on ne lui donne pas ce qu'il veut, ce Dieu folâtre crie plus que jamais. Le prince de Vaudemont tâcha aussi de modérer les plaintes de sa belle, en la baisant tendrement et lui disant qu'il ne vouloit plus respirer le jour que pour elle, que sa reconnoissance étoit inconcevable, et qu'il faudroit être né le plus ingrat et le plus lâche de tous les hommes pour ne pas sentir une forte amitié et un tendre amour pour elle.
Des paroles si touchantes charmèrent la comtesse et lui firent augmenter ses caresses à son illustre galant, qui, de son côté, aimoit beaucoup ce petit bavardage. Après que le prince de Vaudemont et sa maîtresse eurent demeuré quelque temps à Senef, ils retournèrent à Paris. Le comte de Souche, qui étoit extrêmement irrité contre sa femme, et qui lui faisoit des reproches sensibles sur son infidélité, l'accabloit de menaces. Quand la comtesse voulut se justifier par des feintes ordinaires aux coquettes, elle lui dit que le voyage qu'elle avoit fait n'étoit que pour lui, et qu'ayant été aussi bien blessé que le prince, l'amour qu'elle avoit pour lui l'avoit obligée de partir au plus vite, et qu'il devoit mieux juger de la solidité de son cœur, qu'elle lui avoit juré une fidélité éternelle, ne voulant pas fausser sa foi pour une couronne; que tout ce qu'elle avoit fait pour le prince n'étoit qu'à cause qu'il étoit son ami, et même par un motif de charité.—«Ne croyez pas, mon cher mari, ajouta cette dissimulée, que je préfère jamais le prince de Vaudemont à vous. Je connois très-bien la différence qu'il y a entre vous et lui. Vous appréhendez en vain que l'on n'ait pas assez de tendresse pour vous. Vos charmes ont des forces suffisantes pour conserver un cœur.»
Peut-on pousser plus loin une trahison que celle-là et amuser un bonhomme plus adroitement? Le comte de Souche parut content après des assurances si pathétiques et donna la liberté à sa femme de voir le prince de Vaudemont, pourvu qu'il fût présent. Cette réserve chagrina longtemps la comtesse, n'ayant pas le plaisir de dire à son amant les sentiments de son cœur, ni de lui donner des preuves de son amour. Le comte de Souche, qui aimoit extrêmement le prince, et qui ne pouvoit vivre sans le voir, jouoit tous les jours à l'ombre[266] avec lui, quoiqu'il perdît tout son argent. Un soir que nos généraux avoient joué fort tard, et qu'ils avoient bu plus qu'à l'ordinaire, le comte de Souche s'endormit et donna tout le loisir à nos amants de renouveler leurs tendresses, sans que le bon mari en sût rien. La nuit, qui paraissoit jalouse du bonheur de la comtesse, disparut et fit place à l'aurore, qui vint dans son char toute riante, avec ses doigts de rose, annoncer l'agréable venue du jour. Alors le comte de Souche, qui avoit dormi sans se réveiller, parut tout surpris de se voir couché sur un lit de repos sans sa femme. Il appela cette belle plusieurs fois, qui fit comme si elle n'entendoit point, ce qui obligea le comte de monter à la chambre et d'aller voir si elle étoit couchée; mais l'ayant trouvée dans un profond sommeil, il la laissa dans ce repos charmant, se contentant seulement d'admirer ses beaux yeux, qui étoient à demi fermés, et la beauté de sa main qu'elle avoit jetée négligemment sur sa robe; après les avoir baisées il se retira de crainte d'éveiller sa chère moitié.
Le prince de Vaudemont, qui connoissoit un peu la jalousie du comte, s'étoit retiré chez lui rempli d'une joie inexprimable d'avoir eu le temps assez favorable pour avoir goûté avec plaisir les douceurs de sa tendresse. Ce prince repassoit encore ces charmantes idées quand il entendit frapper à sa chambre. Il ne douta point que ce ne fût le comte qui lui venoit demander à quelle heure il étoit sorti de sa maison; ce qui arriva, car le comte de Souche questionna fortement le prince sur tout ce qui s'étoit passé la nuit et il lui dit qu'il avoit été pris d'un violent mal de tête. C'est pourquoi il s'étoit retiré chez lui de bonne heure.—«Et ma femme, lui dit ce mari infortuné, où l'avez-vous laissée?—Je l'ai conduite, répartit le prince d'un grand sérieux, jusqu'à la porte de sa chambre, mais ce qu'elle a fait je ne le puis dire.»
Le comte de Souche, n'étant pas fort content de la conversation du prince de Vaudemont, retourna à sa maison faire plusieurs questions à ses valets, mais ce fut en vain, car tous ceux qui étoient au logis avoient dormi pendant que nos tendres amants s'étoient donné les derniers témoignages de leur amour. La comtesse, s'étant levée, alla trouver son mari à qui elle fit mille caresses, qui ne partoient point de son cœur, mais qui étoient seulement apparentes. Le bonhomme s'en contentoit, ne pouvant avoir mieux, et se croyant dans des moments le plus heureux de tous les humains. L'apparence a quelquefois bien des charmes, mais quand on l'examine de près tous les attraits diminuent: voyons le comte de Souche qui vit le plus agréablement qu'il peut avec sa femme, et qui se fait des plaisirs au milieu de ses peines.