Le printemps, qui commençoit à naître, inspira à notre comtesse le désir d'aller à la campagne, afin de goûter à longs traits le délicieux plaisir de la promenade. Les doux zéphirs ayant succédé aux rigueurs de l'hiver rendoient toutes choses charmantes. Après que Mme de Souche eût joui avec son illustre mari de ses aimables douceurs pendant quelques semaines, elle se trouva ennuyée de posséder toujours les mêmes objets. Le prince de Vaudemont lui écrivoit souvent, sans que le comte le sut; c'est pourquoi cette belle solitaire lui manda son chagrin, et le pria de venir incognito la divertir, ce que ce tendre amant fit le plus tôt qu'il lui fut possible. Mais quand le prince fut arrivé dans le village, la comtesse parut fort embarrassée où elle le pourroit loger commodément, sans que son mari le pût savoir? Des pensées d'un si grand poids occupèrent longtemps notre passionnée amante, qui trouva le moyen de faire venir tous les jours son incomparable galant chez elle; cette dame aimoit extrêmement la symphonie d'un clavecin et d'un tuorbe[267], c'est pourquoi son mari lui avoit donné de ces jolis instruments pour l'occuper agréablement; et comme elle ne les touchoit pas dans la dernière perfection, elle avoit besoin d'un maître, ce que le comte lui accorda avec plaisir. Il ne restoit donc plus qu'à le faire venir de Paris. C'étoit M. Desnué[268] que l'on choisit pour le plus savant et qui convenoit le mieux à l'âge et à la taille du prince de Vaudemont, qui devoit jouer le personnage du maître de tuorbe, en copiant et sa voix et ses manières, et étant travesti d'un habit d'un homme de ce caractère. Par bonheur pour la comtesse, son époux avoit la vue fort courte, c'est ce qui le rendoit plus défiant qu'un autre; et il falloit même qu'il regardât les personnes de bien près pour les connoître. Le jour étant venu que l'on devoit exercer les instruments, le comte de Souche reçut M. Desnué fort civilement, et lui fit grande chère, ce qui donna bien de la joie à la comtesse. L'on ne parla que d'instruments pendant tout le dîner. Le prince de Vaudemont, afin de mieux contrefaire le ton de sa voix, faisoit des grimaces effroyables qui firent rire Mme de Souche de toute son âme. Quand l'on eut bien bu à la santé les uns des autres, il fut question de commencer à jouer. Chacun prit sa place dans un ordre fort régulier. Le comte de Souche se mit auprès de M. Desnué, afin de le connoître, ce que le fin joueur de clavecin ne trouva pas bon, et dit au comte fort sérieusement qu'il falloit qu'il eut la liberté de mettre ses bras où il vouloit et qu'il ne pouvoit être gêné en jouant. Le prince, qui se souvenoit très-peu des leçons qu'on lui avoit apprises étant petit garçon, se trouva fort embarrassé pour chanter quelque air.

Après avoir passé quelque temps à raccommoder ses cordes, qu'il rompoit exprès, il pria la comtesse de jouer la première, ce qu'elle fit aussitôt, et comme elle touchoit assez joliment ces instruments, le prince déguisé n'eut pas bien de la peine à l'instruire. Le comte étoit fort content de M. Desnué, qui faisoit tout son possible pour le tromper, et qui profitoit tous les jours de la présence de sa belle, sans cependant pouvoir bien l'entretenir seule; mais cet amoureux prince se contentoit de la voir, en attendant l'occasion favorable de lui pouvoir dire les tendres sentiments de son cœur. Mme de Souche travailloit toujours à faire naître cette occasion après laquelle elle soupiroit avec tant d'impatience, et qui lui paroissoit le plus grand bien de sa vie, aimant plus qu'elle-même le prince de Vaudemont qui ne languissoit pas moins que sa belle.

Un matin, comme l'on jouoit du tuorbe, le comte de Souche s'ennuya d'entendre dire incessamment la même chose, ce que M. Desnué faisoit dans le dessein de fatiguer son auditeur et de l'envoyer un peu prendre l'air, ce que le comte fit. Après avoir plusieurs fois baillé, en ouvrant la bouche de toute son étendue, il dit à sa chère femme qu'il alloit faire un tour dans le bois, et que bientôt il reviendroit.—«Nous serons encore plus d'une heure, monsieur, répliqua la comtesse, pour accorder le dessus avec la basse. Si cela vous chagrine, vous avez du temps à vous promener.»

Pendant que M. de Souche étoit dans la forêt, nos amants se disoient tout ce que l'amour peut inspirer de plus tendre, et le prince ne pouvant s'empêcher de rire de la plaisante figure qu'il faisoit, la comtesse lui dit, en le regardant tendrement:—«Nous devons reprendre nos instruments, car si notre jaloux revenoit, il nous trouveroit sans occupation, ce qui ne feroit pas bon effet.—Je le veux, madame, répartit le prince de Vaudemont, recommençons à jouer du tuorbe afin que, quand le bonhomme viendra, il nous voie dans un grand attachement.» La pluie qui tomboit, avoit contraint le prince de retourner à sa maison plus vite qu'il ne vouloit. Cela attrista M. Desnué, qui n'avoit pas envie de toucher le clavecin, et qui aimoit bien mieux badiner avec sa belle; l'on marqua pourtant de la joie au comte, quand on le vit, et même on lui dit qu'il avoit été bien longtemps absent, ce qui lui fit plaisir, car il étoit bien aise qu'on le caressât un peu.

Le lendemain, le comte de Souche, qui avoit vu courir plusieurs lièvres dans le bois, fut avec ses chiens à l'affût tout le soir, ce qui plut extrêmement au prince de Vaudemont, étant délivré de la présence importune de celui qui le gênoit. La comtesse, qui étoit indisposée, se retira dans son cabinet pour se reposer un peu. M. Desnué demanda à Metillon, qui étoit la demoiselle de Mme de Souche, où étoit sa maîtresse.—«Elle est, répliqua-t-elle, Monsieur, montée en haut, mais je ne sais si Madame est dans la terrasse ou dans son cabinet.—Je m'en vais voir,» répondit le prince déguisé, qui courut promptement chercher son aimable écolière, qui dormoit à demi sur un petit lit de Turquie[269], qui étoit fait de velours vert avec une campane[270] d'or qui en faisoit l'ornement. Le prince, étant entré fort doucement de crainte de l'éveiller, se mit dans une chaise à côté d'elle, en poussant deux ou trois soupirs, qui éveillèrent la charmante enfant, qui ouvrit ses bras à son cher amant, dans le dessein de l'embrasser, quand elle entendit le comte de Souche en bas, qui revenoit de la chasse et qui cherchoit sa femme pour lui faire voir sa prise.

Pendant que le comte alloit de chambre en chambre, le prince de Vaudemont se cacha dans une grande armoire, qui étoit ordinairement dans le cabinet, et que Mme de Souche ferma à clé. Son cher époux étant entré avec elle, l'entretint du bon succès de sa chasse, et lui dit le nombre de petits levrauts que Diane, sa fidèle chienne, avoit arrêtés. Il fit le panégyrique de cette bête, le plus avantageux qu'il put. Cela ennuyoit beaucoup la comtesse, qui savoit le chagrin où M. Desnué se trouvoit, étant fortement retenu dans l'armoire qui le pressoit de tous côtés, n'osant pas même respirer. Après que la comtesse se fut servie de toute sa politique envers son mari, elle lui demanda fort civilement, s'il vouloit venir souper.—«Oui, mon cœur, répondit M. de Souche, car j'ai bien faim; mais dites-moi, je vous prie, où est M. Desnué, afin que je lui fasse part de mes lièvres?—Je ne sais, Monsieur, répliqua la comtesse, en contrefaisant l'innocente. Je crois qu'il se promène dans le jardin en attendant le souper. Je le trouve si occupé de ses leçons, qu'il ne fait que rêver.—Voilà la marque d'un bon maître, ma femme, dit le comte, puisqu'il s'attache à ce qu'il fait. Je vais le chercher sous ces feuillages.»

Mme de Souche courut en haut ouvrir l'armoire pour dégager le prince de Vaudemont, pendant que son mari alloit voir dans le jardin s'il le trouveroit; ce qui fut inutile au pauvre comte, car M. Desnué n'y avoit pas été de la journée, ayant toujours demeuré proche de sa belle, à lui faire voir toute la force de son amour.

Sitôt que le prince fut sorti de prison, il courut au devant du comte et lui dit:—«Ah! Monsieur, j'étois bien en peine de vous, ne vous ayant pas vu depuis le matin; avez-vous fait bonne partie à la chasse?—Monsieur, répondit le comte de Souche, en lui prenant la main, j'ai eu la fortune à mes gages, car tous les coups que j'ai tirés ont réussi, de sorte que je suis fort content.—Ah! Monsieur, répondit le prince de Vaudemont, en contrefaisant toujours sa voix enrouée, c'est le plus grand plaisir du chasseur que la prise. Courir sans rien trouver est un exercice bien triste, mais je crois qu'il y a du bonheur à la chasse, comme au reste des choses du monde.»

Nos messieurs auroient encore continué leur conversation; mais un des valets du comte lui vint dire que le souper étoit prêt, ce qui leur fit quitter la promenade et se mettre à table, où l'on dit mille choses galantes.

Après le souper l'on joua de la guitare et du tuorbe, où la comtesse, qui chantoit fort bien, mêla sa voix toute charmante, et dit plusieurs airs fort tendres que M. Desnué lui avoit appris et qu'elle trouvoit les plus jolis du monde, parce qu'ils exprimoient les passions de son cœur. Les voici comme elle les chanta: