Mais il est certain qu'une semblable «liberté» exclut toute idée de devoir, de responsabilité morale, de justice sociale, et que les philosophes, autres que ceux qu'on appelait alors les «athéistes», ne pouvaient guère s'en contenter. Mais jamais Condillac n'a voulu envisager les conséquences de ses doctrines, et dans ses autres enseignements il n'a cessé de respecter et même de professer les principes sur lesquels reposait la société au milieu de laquelle il vivait.
Ses contemporains ne s'en aperçurent pas davantage. Il y avait alors deux grandes revues bibliographiques,—comme nous dirions aujourd'hui,—toutes les deux rédigées dans l'esprit le plus opposé; l'une, qui n'a été connue qu'un peu plus tard, la Correspondance de Grimm et de Diderot; l'autre, qui paraissait chaque mois, le Journal de Trévoux, rédigé par les Jésuites. Il y est rendu compte du Traité des sensations l'année même de sa publication, avec quelques critiques de détail, mais sans qu'il y soit fait allusion à la révolution philosophique que cet ouvrage préparait ou constatait. Mais Condillac trouva des adversaires du côté où il devait le moins s'y attendre. Une querelle avait surgi entre lui et Diderot à l'occasion même de la publication du Traité des sensations.
Dans sa Lettre sur les aveugles (Londres, 1747, in-8o), adressée à Mme de Puisieux, sa maîtresse d'alors, Diderot ne cesse de recommander, en faisant des éloges presque exagérés, les deux premiers ouvrages de son ami: l'Essai sur l'origine des connaissances humaines et le Traité des systèmes. Il prétendait dans cet écrit que le sens du toucher est particulièrement développé chez les aveugles et que la surface du corps n'a guère moins de nuances pour eux que le son de la voix; mais la morale n'est pas la même: ils n'ont aucune idée de Dieu, ne voyant pas les merveilles de la nature. Peut-être les tendances matérialistes, qui firent que sur la dénonciation, dit-on, de Mme de Saint-Maur, Diderot fut poursuivi et enfermé à Vincennes, séparèrent-elles un peu les deux amis. De plus, Diderot publia bientôt une Lettre sur les sourds et muets, dans laquelle il était question d'un «muet de convention,» sorte de statue organisée supérieurement comme nous, et aussi d'une société de cinq personnes dont chacune n'aurait qu'un seul sens. Trois ans après, Condillac donnait dans son Traité des sensations la célèbre hypothèse de la statue, à laquelle tous les sens successivement procurent la connaissance que peut acquérir un individu bien constitué. Diderot prétendit que Condillac lui avait volé son idée.
On aurait pu répondre, même sans invoquer la déclaration de Condillac relative à Mlle Ferrand, que dans les conversations hebdomadaires de ces dîners du Panier fleuri, il avait dû être question de ce moyen de démontrer l'origine des idées, et que l'invention était pour le moins commune.
Au reste, cette hypothèse de l'homme,—statue ou non,—sur lequel on expérimente successivement les impressions produites par les sens, a été imaginée par Buffon et par Bonnet aussi bien que par Condillac et Diderot. Soit cette cause, soit une autre, la Correspondance de Grimm attaqua vivement le Traité des sensations et son auteur. Une première fois, Grimm écrivait: «Il y aurait beaucoup à dire si on remontait à l'origine de la réputation de l'abbé de Condillac... Il n'a pas beaucoup d'idées à lui...»[ [22]. Et quelques mois plus tard, dans une étude très développée, l'auteur de la Correspondance s'exprimait ainsi: «Vous ne trouverez pas dans ce Traité ces traits de génie, cette imagination sublime et brillante, admirable jusque dans ses écarts, ces lueurs qui nous font entrevoir des lumières que vous ne découvririez jamais, cette hardiesse enfin qui caractérisent l'œuvre d'un Buffon ou d'un Diderot... M. l'abbé de Condillac a cité deux ou trois pages de la Lettre sur les sourds à la fin de son Traité, et il faut convenir qu'il y a plus de génie dans ces quelques lignes que dans tout le Traité des sensations.»
La passion est ici trop manifeste. Il perce aussi dans la suite de l'article une tendance matérialiste et athée, que les auteurs accuseront de plus en plus et qui les séparera encore de Condillac:
«Comme quand on est de bonne foi, ajoute-t-il, on ne peut pas se dissimuler que rien n'est démontré à un certain point, je voudrais que nos philosophies n'attachassent point, à leur méthode d'appliquer la manière dont se font nos sensations, un plus haut degré de certitude qu'elle n'en a réellement.» Et il termine en disant: «Le petit traité (sur la Liberté) que M. l'abbé de Condillac a ajouté à son ouvrage n'est pas digne de lui, et il n'est rien moins que philosophique.»
Ces appréciations n'étonnent point de la part de Diderot, qui dira en mourant: «Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité[ [23].»
Les physiologistes modernes ont fait aux démonstrations de Condillac des objections plus graves. Très lié avec les savants de l'époque, croyant posséder avec eux le dernier mot de la science, Condillac ne pouvait soupçonner que des déductions philosophiques, reposant tout entières sur l'observation, seraient battues en brèche par la science elle-même, par la physiologie la plus élémentaire.
C'est Flourens qui, dans son beau livre De la vie et de l'intelligence, démontre que tous les philosophes qui ont affirmé que l'intelligence tenait à la sensibilité et qu'elle était la sensibilité elle-même, comme Locke, Condillac, Helvétius, n'ont jamais rien su, ni rien pu savoir d'exact sur ce point. L'expérience seule devait nous apprendre que l'organe où réside la sensibilité—la moelle épinière et les nerfs, n'est pas celui où réside l'intelligence,—les lobes ou hémisphères cérébraux; que l'organe de la sensibilité ne sert en rien à l'intelligence et que l'organe de l'intelligence est précisément dénué de toute sensibilité, est impassible[ [24].