Pourquoi l'âme des bêtes ne l'est-elle pas? C'est parce qu'il n'y a point d'obligations pour des êtres qui sont absolument dans l'impuissance de connaître les lois. Rien ne leur étant ordonné, rien ne leur étant défendu, les animaux sont incapables de mérite et de démérite; ils n'ont aucun droit à la justice divine. Leur âme est donc mortelle.

Et, pour terminer, comme il avait commencé, par une attaque contre les rationalistes, le philosophe ajoute qu'il ne voit pas que, pour justifier la Providence, il soit nécessaire de supposer avec Malebranche que les bêtes sont de purs automates. Sa conclusion n'est pas moins à retenir: «Ces principes, dit-il, sont les fondements de la morale et de la religion naturelle; ils préparent aux vérités, dont la révélation peut seule nous instruire, et ils font voir que la vraie philosophie ne saurait être contraire à la foi.»

Philosophe doublé d'un linguiste, Condillac cherchait à expliquer l'origine des idées par les mots. Il prétendait que l'entendement et la volonté ne sont que deux termes abstraits, partageant en deux classes les opérations de l'esprit. Nous avons des sensations que nous comparons, dont nous portons des jugements et d'où naissent nos désirs. Et comme les langues ont été formées d'après nos besoins, il suffit de les consulter pour reconnaître que les premiers mots sont venus d'une application aux seules facultés du corps. Sentire, sentir, n'a d'abord été dit que du corps; et ce qui le prouve, c'est que, quand on a voulu l'appliquer à l'âme, on a dit sentire animo, sentir par l'esprit. Sententia exprimait une sensation avant de s'appliquer à la pensée; et sensa mentis se rapportait à l'esprit, tandis que, dans Quintilien, sensus corporis voulait dire la sensation proprement dite, ce qu'on a exprimé ensuite par le seul mot sensatio.

L'animal n'a que des sensations; l'homme seul a des idées. Ce qui sépare la sensation de l'idée, ce n'est pas seulement une transformation, un changement de nature. Passer de la sensation à l'idée c'est passer du physique au métaphysique, du corps à l'esprit, de la matière à l'âme. Le sentiment, dit Buffon, ne peut à quelque degré que ce soit produire le raisonnement.

C'est parce qu'il a créé des idées que l'homme a des signes, qu'il a des langues. L'animal n'a pas d'idées, et n'ayant pas d'idées, et n'ayant pas de signés, il n'a pas de langue.

Au fond, le but de Condillac en écrivant son Traité des animaux est de prouver que son système s'applique aussi bien aux bêtes qu'à l'homme, s'appuyant sur le mot de son adveraire lui-même que «s'il n'existait point d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus incompréhensible». Mais cette «nature» des êtres, il avoue n'avoir sur elle aucune connaissance parfaite, complète, intuitive; il ne la juge que par les opérations, les facultés, leurs rapports, remontant des effets à la cause, trouvant le principe par la conséquence[ [29].

C'est toujours le système de Locke. Condillac ajoute qu'il n'est «passionné pour la philosophie de cet Anglais» que parce qu'on doit l'appliquer «de manière que les matérialistes ne puissent en abuser». Et c'est justement ce qu'ils n'ont pas hésité à faire!

Ce nouvel ouvrage donna l'occasion à la Correspondance de Grimm d'attaquer un auteur qui décidément avait cessé de lui plaire. On lit à la date de novembre 1755: «Il y a un an environ que M. l'abbé de Condillac donna son Traité des sensations. Le public ne le jugea pas tout à fait aussi favorablement que je me souviens d'avoir fait; il eut peu de succès. Notre philosophe est naturellement froid, sévère, disant peu de choses en beaucoup de paroles, en substituant partout une triste exactitude de raisonnement au feu d'une imagination philosophique. Il a l'air de répéter à contre-cœur ce que d'autres ont révélé à l'humanité avec génie. On disait dans le temps du Traité des sensations que M. l'abbé de Condillac avait noyé la statue de M. de Buffon dans un tonneau d'eau froide. Cette critique et le peu de succès de l'ouvrage ont aigri notre auteur et blessé son orgueil; il vient de faire un livre tout entier contre M. de Buffon, qu'il a intitulé: Traité des animaux. L'illustre auteur de l'Histoire naturelle y est traité durement, impoliment, sans égards et sans ménagements. Quand il serait vrai que M. de Buffon se soit peu gêné sur le Traité des sensations et qu'il en ait dit beaucoup de mal, la conduite de M. l'abbé de Condillac n'en serait pas moins inexcusable. C'est une plaisante manière de se venger d'un homme dont on a à se plaindre que de faire un ouvrage contre lui et de le remplir de choses dures et malhonnêtes. Cette façon prouve seulement peu d'éducation et beaucoup d'orgueil... M. de Buffon mettra plus de vues dans un discours que notre abbé n'en mettra de sa vie dans tous ses ouvrages; car, n'en déplaise à M. l'abbé de Condillac, quand on veut être lu, il faut savoir écrire[ [30]...»

Nous n'avons donné cette appréciation que comme un exemple de la passion que quelques contemporains apportaient dans leurs jugements.

Mais au fond, la querelle était beaucoup plus grave. Si en trois années, du Traité des sensations au Traité des animaux, Diderot avait absolument changé d'attitude vis-à-vis de Condillac, c'est que les dissertations sur l'existence de Dieu et sur la loi morale étaient une réponse directe à sa fameuse Lettre sur les aveugles. On sait que cet écrit valut à l'auteur la lettre de cachet du 19 juillet 1749, qui l'enferma pour trois ou quatre mois au donjon de Vincennes. On l'accusait, dit le marquis d'Argenson, dont le frère était alors ministre, «d'avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les mœurs». Plus franc ou plus fanatique que ses amis, Diderot avait voulu faire un vrai manifeste et il avait engagé tous les encyclopédistes avec lui et tous ceux que l'on appelait les philosophes. Avec un grand appareil scientifique, qui était de mode, il aboutissait non pas au déisme, mais à l'athéisme pur, développant l'argument banal: «Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher.» Ni d'Alembert, ni Maupertuis, ni l'abbé Galiani ne prétendaient aller si loin. Voltaire, toujours prudent, écrivit à Diderot à cette occasion une lettre entortillée, dans laquelle il finissait par défendre l'existence de Dieu. Leur lutte contre les croyances religieuses fut une perpétuelle hypocrisie. Ils auraient voulu entraîner avec eux Condillac: et tandis que Diderot l'injuriait, Voltaire l'accablait de louanges.