La chose est assez intéressante pour que l'on y apporte un instant d'attention, puisque le grand reproche qu'on fait à Condillac est justement que son système métaphysique supprime toute démonstration de l'existence de Dieu et de la morale.

Le philosophe, bien entendu, commence par une attaque contre Descartes. «A quoi servent des principes métaphysiques qui portent sur des hypothèses toutes gratuites? Croyez-vous raisonner d'après une notion fort exacte, lorsque vous parlez de l'idée d'un être infiniment parfait comme d'une idée qui renferme une infinité de réalités? N'y reconnaissez-vous pas l'ouvrage de votre imagination, et ne voyez-vous pas que vous supposez ce que vous avez dessein de prouver?»

Quel est donc le raisonnement de Condillac? La notion la plus parfaite, selon lui, que nous puissions avoir de la divinité n'est pas infinie. Elle ne renferme, comme toute idée complexe, qu'un certain nombre d'idées partielles. Pour se former cette notion et pour démontrer en même temps l'existence de Dieu, il est un moyen bien simple: c'est de chercher par quels progrès et par quelle suite de réflexions l'esprit peut acquérir cette sorte de connaissance. Le voici: un concours de causes m'a donné la vie; par un concours pareil, les moments m'en sont précieux ou à charge; par un autre, elle me sera enlevée; je ne saurais douter non plus de ma dépendance que de mon existence. Les causes qui agissent sur moi seraient-elles les seules dont je dépends? Non!... Le principe qui arrange toutes choses est le même que celui qui donne l'existence. Voilà la création. Elle n'est à notre égard que l'action d'un premier principe, par laquelle les êtres de non existants deviennent existants. Nous ne saurions nous en faire une idée plus parfaite; mais ce n'est pas une raison pour la nier, comme les athées l'ont prétendu....»

Une cause première, indépendante, unique, immense, éternelle, toute-puissante, immuable, intelligente, libre et dont la Providence s'étend à tout: voilà la notion la plus parfaite que nous puissions, dans cette vie, nous former de Dieu.

Et allant plus loin, Condillac tranche en quelques lignes le redoutable problème de la toute-puissance de Dieu et de la liberté humaine, en établissant que «notre liberté renferme trois choses: 1o quelque connaissance de ce que nous devons ou ne devons pas faire; 2o la détermination de la volonté, mais une détermination qui soit à nous et qui ne soit pas l'effet d'une cause plus puissante; 3o le pouvoir de faire ce que nous voulons».

Il y a bien dans ces démonstrations quelque analogie avec la philosophie de saint Thomas; mais il faut avouer que nous sommes loin de la méthode d'observation et d'expérience qui semblait être celle du Traité des sensations; et c'est par un long détour qu'il est possible d'établir que l'idée de Dieu vient des sens.

Il en est de même de l'origine de la connaissance des principes de la morale. Les deux ou trois pages que Condillac consacre a cette question primordiale, qui a suscité de si longs débats, se rattachent en même temps à la différence qu'il établit entre l'homme et la bête. «L'expérience, dit-il, ne permet pas aux hommes d'ignorer combien ils se nuiraient si chacun voulait s'occuper de son bonheur aux dépens de celui des autres, pensant que toute action est suffisamment bonne dès qu'elle procure un bien physique à celui qui agit. Plus ils réfléchissent, plus ils sentent combien il est nécessaire de se donner des secours mutuels. Ils s'engagent donc réciproquement; ils conviennent de ce qui sera permis ou défendu, et leurs conventions sont autant de lois auxquelles les actions doivent être subordonnées; c'est là que commence la moralité. Dieu nous ayant formés pour la société, les lois que la raison nous prescrit sont donc des lois que Dieu nous impose lui-même. Il y a aussi une loi naturelle, qui a son fondement dans la volonté de Dieu et que nous découvrons par le seul usage de nos facultés. S'il est des hommes qui veulent la méconnaître, ils sont en guerre avec toute la nature, et cet état violent prouve la vérité de la loi qu'ils rejettent.»

On croirait lire du Jean-Jacques Rousseau, tant la bonté de l'homme, son amour pour ses semblables, son obéissance aux lois de la nature forment des axiomes dont l'énonciation dispense de toute preuve!

La façon dont Condillac prouve l'immortalité de l'âme est plus simple encore:

«Ces principes étant établis, nous sommes capables de mérite et de démérite envers Dieu même: il est de sa justice de nous punir ou de nous récompenser. Mais ce n'est pas dans ce monde que les biens et les maux sont proportionnés au mérite et au démérite. Il y a donc une autre vie, où le juste sera récompensé, où le méchant sera puni; et notre âme est immortelle...»