CHAPITRE IV
LE TRAITÉ DES ANIMAUX
Un des ouvrages les plus originaux de Condillac, celui dans lequel il a résumé une fois de plus toute sa doctrine, est son Traité des animaux. Il le composa peu de temps après le Traité des sensations, et comme complément à ce livre. C'est une polémique dirigée contre Descartes et sa théorie du «méchanisme», qui réduit les bêtes au rôle de simples automates, et contre l'hypothèse assez analogue de Buffon, qui croit que les bêtes n'ont pas des sensations semblables aux nôtres, parce que, selon lui, «ce sont des êtres purement matériels». Ce dernier distingue entre les sensations corporelles et les sensations spirituelles, accordant les unes et les autres à l'homme, et bornant la bête aux premières. Condillac tient pour l'unité des sensations, et surtout il ne peut comprendre ce qu'on appelle des «sensations corporelles». Et, résumant le problème tel qu'il était posé de son temps, il écrit: «Il y a trois sentiments sur les bêtes. On croit communément qu'elles sentent et qu'elles pensent; les Scholastiques prétendent qu'elles sentent et qu'elles ne pensent pas; et les Cartésiens les prennent pour des automates insensibles. On dirait que M. de B., considérant qu'il ne pourrait se déclarer pour l'une de ces opinions sans choquer ceux qui défendent les deux autres, a imaginé de prendre un peu de chacune, de dire avec tout le monde que les bêtes sentent, avec les Scholastiques quelles ne pensent pas et, avec les Cartésiens, que leurs actions s'opèrent par des lois purement mécaniques[ [28].»
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est le grand reproche fait par Condillac à Buffon, à savoir que l'auteur des Études sur la nature manque de la qualité essentielle à un philosophe et à un naturaliste, qui est l'observation. Et alors il se donne le facile plaisir de le mettre en contradiction avec lui-même. «La matière inanimée, dit Buffon, n'a ni sensation, ni conscience d'existence, et lui attribuer quelques-unes de ces facultés, ce serait lui donner celle de penser, d'agir et de sentir à peu près dans le même ordre et de la même façon que nous pensons, agissons, sentons.» Or, il accorde ailleurs aux bêtes sentiment, sensation et conscience d'existence. Donc elles doivent penser, agir et sentir, comme nous. Il écrit encore que «la sensation par laquelle nous voyons les objets simples et droits n'est qu'un jugement de notre âme, occasionné par le toucher; et que si nous étions privés du toucher, les yeux nous tromperaient, non seulement sur la position, mais encore sur le nombre des objets.» Par conséquent, supposer que les bêtes n'ont point d'âme, qu'elles ne comprennent point, qu'elles ne jugent point, c'est supposer qu'elles voient en elles-mêmes tous les objets, qu'elles les voient doubles et renversés. Or, «les idées n'étant que des sensations», comme le déclare encore Buffon, il est clair que tout animal qui fait ces opérations a des idées, ou, «pour parler plus clairement (et ici Condillac revient à son système), il a des idées, parce qu'il a des sensations qui lui représentent les objets extérieurs et les rapports qu'ils ont à lui».
Par le même raisonnement, on dit que l'animal a de la mémoire, qu'il a contracté l'habitude de juger à l'odorat, à la vue, et que cela implique qu'il établit une comparaison avec des jugements antérieurs, qu'il est capable d'expérience; ce qui n'est pas le fait des automates.
Ce qui touchait particulièrement Condillac, c'était qu'on prétendait qu'il avait pris dans Buffon l'idée première de son Traité des sensations.
Dans la seconde partie du livre, Condillac expose son «système des facultés des animaux», les comparant à chaque moment à celles de l'homme. Il s'efforce d'expliquer la génération des facultés chez les bêtes, le système de leurs connaissances, l'uniformité de leurs opérations, l'impuissance où elles sont de se faire une langue proprement dite, leurs intérêts, leurs passions... Et il ajoute: «Le système que je donne n'est point arbitraire: ce n'est pas dans mon imagination que je le puise, c'est dans l'observation.» Et aussitôt, il commence à décrire la «Génération des habitudes».
Au premier instant de son existence, un animal ne peut former le dessein de se mouvoir. Il ne sait seulement pas s'il a un corps; il ne le voit pas; il ne l'a pas encore touché. Cependant les objets font des impressions sur lui; il éprouve des sentiments agréables ou désagréables: de là naissent ses premiers mouvements. Il les compare ensuite et les observe; et son âme apprend à rapporter à son corps les impressions qu'elle reçoit. Les mêmes besoins déterminent les mêmes opérations; les habitudes de se mouvoir et de juger sont contractées. C'est ainsi que les besoins produisent d'un côté une suite d'idées et de l'autre une suite de mouvements correspondants. Les animaux doivent donc à l'expérience les habitudes qu'on leur croit être naturelles. Tout occupés qu'ils sont des plaisirs qu'ils recherchent et des peines qu'ils veulent éviter, l'intérêt seul les conduit; ils ne se proposent pas d'acquérir des connaissances. Leurs idées forment une chaîne dont la liaison suffit à la direction de leurs actes. «Tout y dépend d'un même principe, le besoin; tout s'y exécute par le même moyen, la liaison des idées. Mais les bêtes ont infiniment moins d'inventions que nous, soit parce qu'elles sont plus bornées dans leurs besoins, soit parce qu'elles n'ont pas les mêmes moyens pour multiplier leurs idées et pour en faire des combinaisons de toute espèce, en un mot parce que leur intelligence est plus restreinte et incapable de tout perfectionnement, de tout progrès.»
De plus, les bêtes n'ont point de langage, ce grand ressort qui contribue aux progrès de l'esprit humain. Leur instinct n'est sûr que parce qu'il est borné: il ne remarque dans les objets qu'un petit nombre de propriétés; il n'embrasse que des connaissances pratiques; par conséquent, il ne fait point d'abstraction. Leur grande infériorité sur l'homme, c'est que, n'ayant point de «raison», les animaux ne peuvent acquérir un grand nombre de connaissances.
Et Condillac tient à en donner deux exemples, qu'on ne s'attend pas à voir venir; car ils ressortent difficilement de l'observation et de l'usage des sens. Au reste, ces dissertations sur la manière dont l'homme acquiert la connaissance de Dieu et la connaissance de la morale, avaient déjà été publiées anonymement par l'auteur dans le recueil de l'Académie de Berlin.