L'offre était singulièrement tentante. Condillac ne l'accepta pas: Voltaire l'aurait entraîné plus loin qu'il n'aurait voulu; et il tenait à ne se compromettre ni avec les Encyclopédistes ni avec Voltaire. Peut-être comprit-il la fine critique du maître écrivain qui trouvait évidemment que, dans ses premiers livres, l'abbé de Condillac répète souvent la même chose sous des formes diverses et que sa doctrine demandait à être condensée? Peut-être aussi aurait-il été quelque peu embarrassé de prouver l'immortalité de l'âme à Mme Denis? Mais, au fond, il allait bientôt faire ce que demandait Voltaire. Son préceptorat de Parme lui donnera l'occasion de rédiger un Cours d'études, qui est bien «un ouvrage méthodique et suivi sur tout ce qu'il est permis aux hommes de connaître».

Entre temps, il vivait à Paris au milieu de cette société polie qui flattait les écrivains et qui à ce moment même accueillait favorablement Jean-Jacques Rousseau, auquel on pardonnait ses inconséquences. Condillac semble être demeuré son ami assez intime, très disposé à lui venir en aide. Rousseau avait quitté l'Ermitage et Mme d Épinay; il allait se retirer à Montmorency sous l'égide des Luxembourg. C'était en 1756 ou 1757: Condillac lui fait part d'une proposition assez singulière, mais qui pouvait donner quelque profit. Il s'excuse d'abord de ce qu'il ne peut aller le voir «dans le bois de Montmorency» et il lui envoie des observations de M. de Buffon sur ceux de ses ouvrages où il est question d'histoire naturelle; puis il poursuit:

«Je connais une personne qui est dans le cas de faire des discours publics. Voudriez-vous, dans l'occasion, vous charger de cette besogne. On vous communiquera le sujet, le lieu des discours, et même à peu près ce qu'on aura à dire. Il est bon de vous prévenir que cette personne n'est pas dans le cas de faire de longs discours: il ne s'agira que d'une vingtaine de lignes. Celui dont il s'agit est un homme d'esprit qui n'est pas dans l'habitude d'écrire. C'est un grand admirateur de tout ce que vous avez donné au public: il est, d'ailleurs, de nos amis depuis bien des années. J'ai pensé que vous pourriez quelque peu vous amuser à haranguer les bois.»

Cette «personne» était vraisemblablement le duc de Nivernois, ami des philosophes, des économistes, philanthrope lui-même, qu'avaient dû séduire les utopies sociales de Rousseau. Mais le projet n'eut pas de suites, et les ressources vinrent d'ailleurs. Condillac ajoutait:

«On a dit à Mme de Chenonceaux qu'on avait fait une brochure de votre article Économie. En avez-vous connaissance et savez-vous où elle se trouve? C'est une question qu'elle m'a chargé de vous faire. Adieu, Monsieur, je vous embrasse; ayez de l'amitié pour moi, et comptez qu'il est dans la ville d'assez honnêtes gens pour aimer beaucoup et vos talents et votre personne[ [31]

Mme de Chenonceaux était cette Rochechouart qui avait épousé le fils du fermier général Dupin, dont Rousseau avait été un instant précepteur. C'est dans ce milieu un peu compromettant qu'on vint chercher l'auteur du Traité des sensations pour l'envoyer dans une petite cour italienne. [ 108]

CHAPITRE V
L'ÉDUCATION DE L'INFANT DE PARME
(1758-1767)

On sait par quelles laborieuses négociations la fille aînée de Louis XV, Louise-Élisabeth de France, mariée à quinze ans à un infant d'Espagne, fils de Philippe V, devint duchesse de Parme et de Plaisance. Son mari, dom Philippe, l'un des enfants d'Élisabeth Farnèse, était indolent et peu intelligent; il laissait volontiers sa femme prendre toutes les responsabilités et toutes les initiatives. Celle-ci, au contraire, avait l'esprit ouvert, une grande application à ses devoirs de souveraine, des dispositions à la diplomatie et un souci constant de ses intérêts. Elle venait souvent à la cour de France; et ni la chasse, ni le jeu, ni les théâtres, ni les arts ne la détournaient de ses préoccupations personnelles. Elle était à Paris en 1757, et assista l'année suivante à la chute du cardinal de Bernis et aux débuts de la faveur de Choiseul. Très anxieuse de l'avenir de son jeune fils Ferdinand et désirant lui ménager un établissement plus brillant que celui de Parme, elle veut lui faire donner une éducation moins arriérée que celle des princes espagnols. Ce n'est point qu'elle ne soit bonne chrétienne et qu'elle néglige ses devoirs de conscience; mais elle n'a point la piété austère de sa mère, Marie Leczinska, et il lui arrive même de parler assez légèrement de la «prêtraille» italienne. D'autre part, elle n'a aucune tendresse pour les jésuites. Elle cherche à Paris un précepteur qui réponde à ses désirs et elle écrit à son mari:

«J'espère dans deux mois avoir un bon sujet pour notre fils. Ainsi il n'y a qu'à laisser le père Fumeron[ [32]; mais il ne faut pas encore lui faire rien dire là-dessus; et j'espère que nous aurons un très bon sujet[ [33]