Ce «très bon sujet», qu'on mit du reste quelques mois à trouver, ce fut l'abbé de Condillac, qui s'était acquis depuis quelques années dans la philosophie et la science une réelle illustration. Il avait eu soin, comme nous l'avons vu, de ne froisser aucune conviction et se déclarait nettement spiritualiste; mais, pour succéder à un jésuite, le choix de ce demi-ecclésiastique était bien un peu audacieux.

«L'abbé de Condillac partira lundi, écrivait Élisabeth à l'Infant, de Versailles, le 14 mars 1758; je suis persuadée que tu en seras content, c'est étonnant le bien que tout le monde en dit[ [34]

En dehors de la faveur de la reine dont nous avons parlé, Condillac fut singulièrement recommandé pour ce poste par le duc de Nivernois, ancien ambassadeur à Rome, et aussi par Duclos qui, Breton, était resté très lié avec son compatriote le sous-gouverneur du jeune prince, M. de Kéralio.

L'abbé de Condillac se mit donc en route dans le courant de mars 1758 pour se rendre auprès de son élève. Sa nomination produisit quelque scandale, car il y avait à peine quatre ans que le Traité des sensations, publié pourtant sans fracas, bouleversait un peu les idées reçues, sans qu'on sût encore quelle influence aurait cette révolution philosophique. «Malgré ce livre que l'on dit un peu métaphysique, écrivait encore l'Infante à son mari[ [35], nous n'aurons, je crois, rien à nous reprocher sur ce choix ni en ce monde, ni en l'autre.» Malheureusement la duchesse de Parme ne devait pas suivre longtemps l'éducation de son fils. Très fatiguée par la besogne écrasante qu'elle s'imposait et qui s'accrut encore à la mort de son beau-frère, le roi d'Espagne, Ferdinand VI, quand elle s'acharna aux négociations infructueuses du mariage de sa fille avec l'archiduc Joseph, la pauvre Louise-Élisabeth se sent mortellement frappée et elle adresse à son fils des conseils qui sont empreints d'une élévation morale peu commune. Condillac dut les méditer avec d'autant plus d'admiration qu'ils étaient animés d'un amour pour la France et pour le roi qui pouvait consoler son exil. Ces considérations, qui annoncent le pacte de famille, précédèrent de bien peu la mort de la fille bien-aimée de Louis XV. «Babet», après quelques symptômes inconnus, que les médecins du temps soignèrent par les saignées ordinaires, fut enlevée par la petite vérole à Paris le 6 décembre 1759; et c'est le roi lui-même qui dut annoncer la fatale nouvelle à son gendre. Dom Philippe resta écrasé par la perte de sa femme; il n'avait jamais vécu que sous la direction assez rude de sa mère, ou sous l'égide non moins dominante de Louise-Élisabeth; il laissa désormais agir son premier ministre Guillaume du Tillot, marquis de Felino, qui, en dépit de son obscure origine, exerça sur le duché de Parme une influence civilisatrice que jamais n'avaient eue les Farnèse et dont leurs successeurs ne surent pas profiter. Imbu des idées philosophiques nouvelles, il devait s'entendre avec l'abbé de Condillac, qui de plus avait retrouvé à Parme un de ses compatriotes dauphinois, Feriol, puis Duclos, historiographe de France, et d'Argental, le fécond romancier, qui allait devenir l'ami de Voltaire, conseiller d'honneur au Parlement de Savoie et plénipotentiaire du duc. Ces précurseurs de la Révolution ne dédaignaient pas les faveurs princières!

Il y rencontra aussi, mais plus tard, au milieu de 1760, un autre Français, bien oublié aujourd'hui, un Bordelais, non sans valeur, et qui eut dans son existence des vicissitudes très diverses. C'était Alexandre Deleyre[ [36], d'abord élève des jésuites et ayant été sur le point d'entrer dans la compagnie, devenu assez vite libre penseur. Arrivé à Paris où il connut Duclos et Diderot, il écrivit pour l'Encyclopédie le fameux article sur le Fanatisme, en même temps qu'il composait les vers des romances dont Jean-Jacques Rousseau faisait la musique. Après avoir été secrétaire des carabiniers du comte de Gisors, gendre du duc de Nivernois, il fut nommé attaché à l'ambassade de France à Vienne, puis désigné comme bibliothécaire de l'Infant de Parme dont Condillac était précepteur en titre. Il s'était marié non sans difficultés, le duc de Nivernois ayant été obligé de faire lever l'interdiction que le curé avait mise à la célébration de cette union à cause de l'écrit sur le Fanatisme. Bien peu de temps après son arrivée à Parme, l'abbé de Condillac parlait de lui à leur protecteur commun dans une lettre inédite, qui comportait ces préalables explications. Auparavant Deleyre mandait à Rousseau: «Il faut aller à la cour du prince de Parme. Vous estimez M. l'abbé de Condillac, son précepteur. Vous lui direz ce que vous pensez de moi; j'espère que cela ne nous brouillera pas ensemble[ [37]

Voici la lettre du 3 juin 1761 au duc de Nivernois[ [38]:

Je juge bien du chagrin que vous éprouvez au sujet des Messieurs de Mirabeau, car je fais comme vous faites. Autant vous voulez leur rendre service, autant toutes les démarches sont difficiles et délicates. Je n'ai lu que la préface du marquis; mais les choses y sont dites avec une franchise qui ne peut manquer de révolter les esprits. Ces sortes d'ouvrages produisent du bien et du mal. Les auteurs sont ceux qui paraissent le moins à plaindre: le courage qu'ils ont montré les console de leur disgrâce. Je plains davantage leurs amis, quand ils pensent comme nous. En vérité, Monsieur le duc, vous avez bien à vous plaindre de ceux que vous aimez: tantôt ils manquent de santé, tantôt de conduite. J'ai peur que cela ne prenne trop sur vous; mais songez que vous en avez à Parme qui se portent bien et dont la besogne va toujours de mieux en mieux. Je fais de l'exercice tous les jours, et le gouverneur, qui est une mauvaise tête, dit que je suis un fou, parce que je me promène quand il ne fait pas de soleil. M. et Mme Deleyre sont plus raisonnables; ils marchent et je marche avec eux. Tous vous offrent leur respect. J'ai mis M. Deleyre à l'histoire d'Angleterre.

L'Infant vous répondra par l'ordinaire prochain.

Nous sommes charmés des bonnes nouvelles que vous nous donnez de Mme la duchesse et de Mme de Gisors[ [39] et de Rochefort.

Adieu, Monsieur le duc, songez de temps en temps à votre santé et à votre besogne; et ce sera une distraction, car vous vous y intéressez...