Le marquis de Mirabeau, si connu par ses aventures judiciaires, avait quitté la Provence et était venu s'établir en 1742 à Paris où il s'était lié avec les Encyclopédistes et surtout avec les Économistes dont Quesnay sera le chef d'école. Il fréquentait les salons à la mode et l'hôtel de Nivernois. Le livre qui a fait sa réputation, l'Ami des hommes, avait été publié secrètement en 1756, soi-disant à Avignon; mais l'édition qui fut surtout répandue est celle en trois volumes in-4o, qui parut de 1758 à 1760. Elle fit scandale par les attaques sans modération que prodiguait l'auteur contre le gouvernement établi et particulièrement contre les droits féodaux ou les privilèges de l'ordre de la noblesse, auquel il se piquait pourtant d'appartenir. Il était à la fois agriculteur, libre-échangiste, partisan de la décentralisation et de l'abolition des rentes. Condillac partageait assurément une grande partie de ses idées; mais il trouvait qu'il les présentait avec une violence qui dépassait les bornes.

Il était dans la même situation vis-à-vis de Deleyre. Ce dernier avait publié une Analyse de la philosophie de Bacon et avait collaboré avec Suard à des mélanges historiques. Condillac voulut lui faire rédiger un cours d'histoire moderne pour l'Infant; mais Deleyre se livra à des appréciations si immodérées que le précepteur ne put utiliser le travail, «son esprit éminemment judicieux», dit un biographe de Deleyre, ne pouvant se résoudre à sanctionner une trop maladroite audace[ [40]. Tant que, dans une situation modeste, l'écrivain voulut poursuivre «le triomphe de la philosophie sur les préjugés», le danger fut médiocre; mais la Révolution survenant, Deleyre se déchaîna: il devint jacobin et se fit nommer par son pays député à la Convention. Il y vota la mort du roi, et, plus heureux que ses amis de la Gironde, put échapper à la tourmente, de sorte qu'on le retrouve en 1795 au Conseil des Cinq-Cents et même à l'Académie des sciences morales et politiques, alors la seconde classe de l'Institut. Il était resté huit ans à Parme et avait même obtenu du duc une pension viagère de 200 livres.

Condillac avait quarante-huit ans; il passa en Italie les dix plus belles années de sa vie. Et si dom Ferdinand ne devint pas un prince éclairé et ressembla trop à son père, on ne saurait s'en prendre au précepteur. Rarement éducateur s'imposa pour son élève un semblable travail. Les seize volumes du Cours d'études, dont nous aurons à parler bientôt, en témoignent suffisamment. Mais l'Infant était dissimulé, faible, timide et versatile. Il haïssait le travail, et s'en rapportait à son père d'abord, à ses ministres ensuite, si bien qu'il fit peu d'honneur à son maître.

Condillac lui avait témoigné toutes les sortes de dévouement. A la fin de 1764, le jeune prince avait été atteint de la petite vérole: on le fit inoculer par le fameux Genevois Tronchin. L'abbé lui prodigua les soins les plus paternels et prit la maladie. On le crut mort. Le 10 et le 11 décembre 1764, Voltaire annonce la nouvelle au comte d'Argental et à Damilaville: «Condillac est mort de la petite vérole naturelle.» Cela voulait dire qu'il n'avait point été inoculé par ces médecins comme Omer, que le patriarche de Ferney poursuivait de tous ses sarcasmes. «L'abbé de Condillac, ajoute-t-il, revenait en France avec une pension de 10 000 livres et l'assurance d'une grosse abbaye. Il allait jouir du repos et de la fortune. Il meurt, et Omer est en vie. Nous perdons là un bon philosophe[ [41].» On trouve plus de détails dans une curieuse lettre de Deleyre à Jean-Jacques Rousseau, datée de Parme même, le 18 février 1795:

«Je vous annonçais par ma dernière lettre que M. l'abbé de Condillac était attaqué de la petite vérole: il a été près d'un jour à l'agonie, au point qu'on avait déjà commencé à tendre en deuil l'église où on devait l'enterrer. Mais il y a deux mois qu'il se promène. Je vous parle de sa maladie, parce qu'il y a montré la plus grande force d'âme. Dans les moments qu'il croyait les derniers, il ne s'est occupé qu'à dicter une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu'il instruit. Ensuite, il a demandé qu'on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté stoïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup d'impression sur tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère sensible et différent du sien... Sa petite vérole, quoique de la pire espèce, ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu'il avait très délicate, comme vous savez, n'en a point souffert[ [42]

Voltaire prit la chose plus gaiement. Détrompé par d'Alembert, il dément la nouvelle qu'il avait propagée, et mande avec son esprit ordinaire à son ami Bordes, de Lyon: «Vous savez à présent que l'abbé de Condillac est ressuscité; et ce qui fait qu'il est ressuscité, c'est qu'il n'était pas mort. Dieu merci, voilà un philosophe que la nature nous a conservé. Il est bon d'avoir un lockiste de plus dans le monde, lorsqu'il a tant d'asinistes, de jansénistes...[ [43]

Rousseau avait observé à cette occasion que Condillac eût mérité les honneurs rendus au médecin, puisqu'il s'était exposé davantage.

Quand l'éducation fut terminée, dom Philippe, toujours en bons termes avec son beau-père, demanda à Louis XV une abbaye en France comme récompense pour Condillac. Cette abbaye fut Mureau, au diocèse de Toul[ [44]. A peine lui fut-elle accordée que l'abbé remercia le roi par une lettre adressée au duc de Praslin:

Parme, 16 février 1765[ [45].

Monsieur,