Je sais que je vous dois la grâce que le Roi vient de me faire, honteux de n'avoir point mérité par moi-même votre protection; ma vanité trouve un dédommagement, lorsque je pense que je la dois à l'estime dont M. le duc de Nivernois m'honore; à ce titre, elle m'était assurée. Je désire, Monsieur le Duc, que vous me permettiez de regarder vos bienfaits comme un droit à votre estime, et de rechercher les occasions de vous faire ma cour, et de vous prouver la reconnaissance que je conserverai toute ma vie. Si vous me refusiez ces dernières grâces, vous ne m'auriez fait du bien qu'à demi.
Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
CONDILLAC.
Condillac était resté à Parme pour assister au mariage de la sœur de son élève avec le prince des Asturies. Il avait accompagné à Alexandrie l'Infant dom Philippe qui fut atteint subitement de la petite vérole. On crut d'abord la maladie sans gravité. Le représentant de la France à Parme écrivait à Praslin, ministre des affaires étrangères: «L'Infant m'a appelé ce matin et m'a dit: Ne voilà-t-il pas une jolie aventure pour un homme de mon âge? Je lui ai répondu que l'abbé de Condillac, qui était bien plus vieux que lui, s'était tiré d'une petite vérole affreuse. Son Altesse Royale m'a dit, en effet, que cet exemple devait rassurer.»
Trois jours après, le 18 juillet 1765, l'Infant mourait, comme mourut plus tard le roi Louis XV. Les familles royales étaient singulièrement frappées par ce terrible mal, aujourd'hui disparu.
L'abbé de Condillac prolongea encore quelques mois, bien qu'il n'eût plus de rôle à jouer près d'un jeune prince qui s'exerçait assez mal à son métier de souverain. Voulant revenir à Paris, pour y vivre tranquille au milieu de ses amis, il cherchait un logement, et il s'était adressé pour se renseigner au duc de Nivernois, d'autant que c'était dans le quartier du Luxembourg, très avant sur la rive gauche, qu'il désirait s'établir. Le duc lui avait indiqué une maison que l'abbé trouvait trop chère. De là une correspondance dont nous avons pu retrouver deux lettres fort curieuses, moins par ce qu'elles nous apprennent que par le ton général indiquant bien le caractère des personnages et leurs habitudes de vie:
6 décembre 1766.
A Monsieur le Duc de Nivernois.
Quatre-vingts ou 100 louis pour un appartement! Et puis vous me demandez combien de monde j'aurai avec moi. Quelle idée, Monsieur le duc, vous vous faites d'un philosophe! Il me semble que je suis déjà à Paris, parlant de mes gens et de ma maison. Cependant j'arriverai seul avec un homme qui courra la poste devant moi et que je laisserai pour prendre deux laquais. Après y avoir bien réfléchi avec l'Ogre[ [46], j'irai descendre dans un hôtel garni, où n'étant qu'en passant, je crois que je serai bien pour 20 écus ou trois louis par mois. Nous autres gens d'église nous ne sommes pour nos aises avoir; il ne faut pas que j'oublie le temps que je n'en avais pas, et que, pour vouloir aujourd'hui en avoir trop, je me mette dans le cas de n'en avoir pas assez. Est-ce que, pour 12 ou 1 300 livres, je ne trouverai pas un appartement non meublé et honnête, et pour 2 000 écus ne pourrai-je pas me meubler convenablement pour l'essentiel? J'aime mieux quelques bouteilles de vin de plus dans ma cave et moins de magnificence dans mes meubles et mon logement. D'ailleurs, Monsieur le duc, je ne vois de clair dans mon revenu que mon abbaye, et 1 000 écus que j'ai d'ailleurs. Ce qu'on me donnera ici ne me paraît pas un fond bien sûr pour l'avenir, et puis je ne sais pas ce qu'on me donnera: car je n'ai point demandé à M. du Tillot comment il me traîtera. Si l'Infant don Philippe vivait, je pourrais avoir des prétentions et dire ce que je prétends. Je le ferais, parce que la chose serait plus juste qu'intéressée; mais vous sentez qu'aujourd'hui cette corde-là est, de toutes celles de mon clavier, celle que je toucherai le moins; je demanderai cependant à M. du Tillot ce qu'il veut faire, afin de savoir à quoi m'en tenir; et dans ma première lettre j'aurai l'honneur de vous dire quelle sera ma fortune.
L'Ogre, qui vous offre ses regrets, a reçu votre lettre du 21 novembre et je viens de remarquer que celle à laquelle je réponds est du 1er du même mois: je la reçois cependant aujourd'hui; je ne sais où elle s'est arrêtée. J'ai reçu il y a huit jours celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14; je m'étais bien douté que mes questions sur mon inconnue, que je connais, vous divertiraient.