«Le Cours d'études, dit-il, est terminé par une savante dissertation sur l'Étude de l'histoire, bien faite pour servir de sanctuaire à ce vaste monument. L'illustre auteur des Entretiens de Phocion a voulu coopérer à l'instruction de l'auguste disciple de son frère, par ce morceau précieux, qui renferme, avec les principes les plus purs de la justice et de la morale, un tableau précis de tous les gouvernements modernes. Tout y respire ce même courage pour dire la vérité, ce même zèle pour les mœurs, ce même amour pour les hommes. L'on regrette toutefois que l'érudit auteur, trop épris des coutumes, des lois et de la pauvreté des anciennes républiques de la Grèce, s'obstine à vouloir faire revivre ces temps antiques parmi nous, sans observer que la forme de nos gouvernements presque tous monarchiques ou arbitraires, l'étendue des divers États de l'Europe, les nouveaux rapports, que les progrès de la navigation ont ouverts entre les hommes pour la facilité du commerce et la multiplication de l'or et de l'argent, rendent inapplicables de nos jours la plus grande partie des principes de Solon et de Lycurgue. Il est fâcheux que M. l'abbé de Mably, plus occupé de la théorie que de la pratique de la science du gouvernement, se soit plutôt attaché à prouver que tout citoyen doit obéir au magistrat et le magistrat aux lois, qu'à indiquer à l'Infant les bonnes lois que ses États avaient droit d'attendre de lui pour leur avantage et leur prospérité.»
Cette citation indique quelle était l'opinion des contemporains sur les théories de Mably, accueillies du reste avec réserve et faites siennes par Condillac non sans corrections[ [59]. Il y a pourtant, sur la richesse et le luxe, les conséquences fatales qu'ils entraînèrent pour les États depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, des observations très profondes, qu'il serait singulièrement utile de méditer, et aussi un tableau de la plupart des gouvernements de l'Europe au milieu du dix-huitième siècle, d'autant plus intéressant, que les éléments ne s'en trouvent qu'assez épars, et que quelqu'un qu'on interrogérait sur le régime politique particulier de la Suisse, de l'Italie, des Provinces-Unies, de L'empire d'Allemagne, de l'Angleterre, de la Suède, de la Pologne ou de Venise au milieu du dix-huitième siècle serait peut-être très embarrassé pour répondre exactement du premier coup.
L'ouvrage tout entier traite de ce que nous appellerions aujourd'hui la politique: on y retrouve beaucoup d'idées émises par Montesquieu et par toute l'école philosophique de l'époque.
Une observation générale termine le Cours d'études; et bien qu'elle ait été répétée plus d'une fois par les professeurs ou les précepteurs, même à d'autres qu'à des princes, elle mérite d'être signalée dans les termes précis où Condillac l'a présentée:
«Quand nous sortons des écoles, nous avons à oublier beaucoup de choses frivoles, qu'on nous a apprises; à apprendre des choses utiles, qu'on croit nous avoir enseignées; et à étudier les plus nécessaires, sur lesquelles on n'a pas songé à nous donner de leçons.
«De tant d'hommes qui se sont distingués depuis le renouvellement des lettres, y en a-t-il un seul qui n'ait été dans la nécessité de recommencer ses études sur un nouveau plan?... Nous passons notre enfance à nous fatiguer pour ne rien apprendre que des choses qui sont inutiles; et nous sommes condamnés à attendre l'âge viril pour nous instruire réellement...
«C'est à vous, Monseigneur, à vous instruire désormais tout seul. Je vous y ai déjà préparé et même accoutumé. Voici le temps qui va décider de ce que vous devez être un jour; car la meilleure éducation est celle que nous nous donnons nous-mêmes. Vous vous imaginez peut-être avoir fini; mais c'est moi, Monseigneur, qui ai fini; et tous, tous avez à recommencer[ [60].»
On sait que, les idées espagnoles ayant prévalu chez l'Infant avec tous les préjugés de race, d'aussi sages conseils restèrent sans profit. C'est du moins l'honneur de Condillac de les avoir donnés très simplement et très courageusement. [ 164]