L'Histoire ancienne comprend six volumes: elle commence à l'histoire des Hébreux et des Grecs pour embrasser toute la longue période qui s'étend jusqu'à la chute de Constantinople et de l'empire d'Orient. Une grande part est faite—et c'était une nouveauté considérable pour le temps—aux institutions, aux lois et à leur influence sur le développement de la population. Quelques vues originales sont heureusement présentées: on y trouve des jugements intéressants sur les grands hommes ou ceux que la tradition a regardés comme tels. Pour n'en citer qu'un, résumant son opinion sur Auguste, qu'il appelle Octavius, il observe que «César ne dut son élévation qu'à lui-même, tandis que l'autre dut la sienne aux circonstances, et il les trouva si favorables, qu'il se fût épargné bien des cruautés, s'il eût eu plus de courage ou de talents. Il dut ses soldats à l'adoption du dictateur, le besoin que la République eut de lui à la conduite inconsidérée d'Antoine... Octavius a régné. Il fallait donc qu'il fût loué: et nous ignorerions sa vie, s'il eût été possible de la faire oublier. Cruel, perfide et lâche, il a eu encore les superstitions des petites âmes.» Ces dernières considérations étaient à l'adresse de son élève, aussi bien que le livre XIe intitulé: La Prévoyance est nécessaire aux souverains. Comment elle s'acquiert. Mais ce qui s'adresse au public et ce qui caractérise l'œuvre, ce sont les chapitres où il est traité de la passion des Romains pour les arts, pour la science, pour le spectacle; de leurs occupations, de l'urbanité romaine, du goût persistant pour la philosophie, pour la jurisprudence, etc.; toutes réflexions que nous serions tentés de croire très personnelles, si Condillac n'était pas contemporain de l'auteur des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.
Même observation pour l'Histoire moderne, qui comprend également six volumes et va jusqu'à la paix d'Utrecht, embrassant tout ce qu'il faut savoir de l'histoire de l'Europe pour bien comprendre l'histoire de la France. Mais la dernière partie de l'ouvrage est une véritable apologie de la science et de la philosophie du dix-huitième siècle, digne de rivaliser avec le Discours préliminaire de l'Encyclopédie.
S'adressant au jeune prince de Parme, il lui disait: «Sans vous parler de toutes les erreurs, je vous en ai fait connaître assez pour vous faire voir comment on se trompe: sans vous parler de toutes les vérités, il s'agit actuellement de vous faire voir comment on doit se conduire pour être assuré d'en trouver... Rappelez-vous, Monseigneur, le temps où vous avez vu les sociétés commencer et où les hommes encore sans expérience voyaient la terre comme une surface plane et les cieux comme une voûte à laquelle tous les astres étaient attachés. Ce sont ces hommes ignorants qui ont su se mettre tout à coup dans le chemin de la vérité: car vous les avez vus commencer par observer la terre et les cieux.» Tout réside dans une «bonne méthode» pour conduire l'esprit. Repoussant le scepticisme représenté pour lui par Bayle, Condillac veut bien reconnaître que «les erreurs de Descartes étaient un pas vers la vérité». Puis, il exalte ce qu'il appelle «le commencement de la vraie philosophie»; les découvertes de Kepler, Copernic, Galilée, Newton surtout; les progrès de l'algèbre et de l'optique, de la géométrie, de l'astronomie; il compare l'avancement des sciences à celui des lettres, et termine par les progrès de la politique: beau sujet d'études pour un jeune prince, idées généreuses qui se répandaient dans les cours d'Europe, justement à l'époque où tous les États étaient sous le pouvoir des plus mauvais rois et des pires gouvernements.
Il ne semble pas que Condillac, malgré ses soins si persévérants et sa méthode nouvelle, ait réussi à faire de son élève un monarque modèle. Dès l'année qui suivit son départ définitif de Parme, Voltaire écrivait à d'Alembert: «J'apprends que le prince passe la journée à voir des moines et que sa femme, Autrichienne et superstitieuse, sera la maîtresse.» C'est cependant contre ce danger particulier que l'abbé de Condillac avait essayé de le prémunir. Dans une page très curieuse de son Cours d'études, il écrit en parlant de la religion: «On est également condamnable lorsqu'on nie les choses, parce qu'on ne les a pas vues, ou parce qu'on ne les comprend pas, et lorsqu'on croit légèrement, sans avoir examiné l'autorité de ceux qui les rapportent. Un esprit sage évitera donc l'une et l'autre de ces extrémités. Tous ne sont pas obligés de raisonner sur la religion, mais tous sont obligés de l'étudier avec humilité. Il faut qu'un prince soit à cet égard plus instruit qu'un simple particulier, puisqu'il est dans l'obligation de donner l'exemple.
«Vous ne sauriez être trop pieux, Monseigneur; mais si votre piété n'est pas éclairée, vous oublierez vos devoirs pour ne vous occuper que de petites pratiques. Parce que la prière est nécessaire, vous croirez toujours devoir prier; et, ne considérant pas que la vraie dévotion consiste à remplir votre état, il ne tiendra pas à vous que vous ne viviez dans votre cour comme dans un cloître. Les hypocrites se multiplieront autour de vous. Les moines sortiront de leurs cellules; les prêtres quitteront le service de l'autel pour venir s'édifier à la vue de vos saintes œuvres... Vous prendrez insensiblement leur place, pour leur céder la vôtre: vous prierez continuellement, et vous croirez faire votre salut; ils cesseront de prier, et vous croirez qu'ils font le leur. Étrange contradiction, qui pervertit les ministres de l'Église, pour donner de mauvais ministres à l'État.»
Autant que les dévots, Condillac redoutait les flatteurs et les incapables. Dans un autre passage de son Histoire moderne, après un magnifique éloge de Rosny et de Henri IV, il disait: «Je tremble, Monseigneur, quand j'y pense: car des États aussi petits, aussi tranquilles, aussi soumis que ceux de Parme ne donnent de puissance que ce qu'il faut précisément pour s'endormir...»
Il y aurait encore plus d'une observation piquante à faire après avoir lu ce Cours d'études, revu tout à loisir par l'abbé de Condillac: ce serait, par exemple, de noter le goût du moment et les auteurs les plus en vogue chez ceux qui alors se piquaient de bel esprit; sous ce rapport, l'auteur de l'Art d'écrire était un vrai professeur de littérature française. Parmi les écrivains que recommande Condillac, les uns sont bien oubliés aujourd'hui, les autres gardent une gloire immortelle, mais dont l'éclat varie un peu avec le temps. Ainsi le «poète» le plus souvent cité est Despréaux,—comme on disait encore au dix-huitième siècle,—d'abord pour son Lutrin, et, ce qui se comprend mieux, pour les Épîtres, les Satyres et l'Art poétique; puis viennent quelques tragédies de Corneille, quelques comédies de Molière et de Regnard, toutes les pièces de Racine dont il importe de «recommencer la lecture une douzaine de fois» et qu'il faut apprendre par cœur; la Henriade et l'Essai sur la poésie épique de Voltaire. A côté de ces chefs-d'œuvre si connus, Condillac place les Tropes de M. du Marsais, l'Origine des lois de Goguet, l'ouvrage de la marquise du Châtelet sur Newton, la Préface de Cotes, la belle épître de M. de Voltaire sur le grand philosophe anglais, le Traité de la sphère de M. de Maupertuis, la Géométrie de M. Le Blond.
Pour l'instruction religieuse, à laquelle Condillac attache beaucoup d'importance, il ne sort pas de trois livres: le Catéchisme de l'abbé Fleury, la Bible de Royaumont, le Petit Carême de Massillon. Et il faut les «recommencer bien des fois». Fénelon, Bossuet surtout, n'existaient plus alors comme écrivains; ils n'ont retrouvé crédit, avec Bourdaloue, qu'au milieu du siècle dernier.
C'était bien là l'opinion moyenne de l'époque, ce que devaient penser et pratiquer les honnêtes gens. Sauf en philosophie, Condillac n'est pas un novateur: ce qu'il a toujours cultivé le plus, c'est le bon sens. Il ne se lasse pas d'y faire appel.
Une sorte de volume complémentaire du Cours d'études est intitulé: De l'étude de l'histoire. Il forme le tome XXI de l'édition complète des œuvres de Condillac; et, comme il n'a ni avertissement ni préface et qu'il est conçu dans le même moule, pour ainsi dire, que les autres, il devrait être attribué au même auteur, si le panégyriste de l'abbé de Condillac, son ami de la dernière heure, M. d'Autroche, ne nous avait appris qu'il est de son frère l'abbé de Mably.