Nous avons retrouvé dans les papiers de Condillac l'exemplaire de ce discours, édité par la veuve Regnard, imprimeur de l'Académie française, avec les corrections que l'auteur y a faites. C'est sur l'éloge de Louis XV, le Bien-Aimé, que portent les plus importantes suppressions. Il y avait pourtant là quelques souvenirs particuliers dignes d'intérêt. «J'ai été, disait-il, le témoin des épanchements de l'âme paternelle du roi: l'honneur que j'ai eu d'être chargé de l'instruction d'un de ses petits-fils m'en a rendu en quelque sorte le confident. Que j'aimerais à mettre sous les yeux les détails intéressants de leur commerce! Vous y verriez le Monarque sensible répandre tour à tour les plus sages conseils pour la conduite et les plus touchantes consolations dans les malheurs».

A la fin de cette même année 1768, l'abbé de Condillac figure parmi les dix-huit philosophes que le baron de Gleichen présenta au jeune roi de Danemark[ [51]; mais le 17 avril 1770, il ne se trouve plus parmi les dix-sept réunis chez Mme Necker pour élever une statue à Voltaire[ [52]. Et pourtant jusqu'au bout Voltaire avait été un de ses admirateurs; il avait approuvé hautement sa nomination à l'Académie. Il écrivait alors à La Harpe: «Nous avons perdu un très bon académicien dans l'abbé d'Olivet: il était le premier homme de Paris pour la valeur des mots; mais je crois que son successeur, l'abbé de Condillac, sera le premier homme de l'Europe pour la valeur des idées. Il aurait fait le livre de l'Entendement humain, si M. Locke ne l'avait pas fait et, Dieu merci, il l'aurait fait plus court[ [53].» Et quelques jours après sa réception, il disait: «Je trouve beaucoup de philosophie dans le discours de M. l'abbé de Condillac. On dira peut-être que son mérite n'est pas à sa place dans une compagnie consacrée uniquement à l'éloquence et à la poésie; mais je ne vois pas pourquoi on exclurait d'un discours de réception des idées vraies et profondes, qui sont elles-mêmes la source cachée de l'éloquence.»

Peu assidu aux séances, très retiré du monde, Condillac se consacra désormais à la rédaction et à l'impression de son Cours d'études pour l'instruction du prince de Parme[ [54], qu'il avait obtenu la permission de publier et au sujet duquel il éprouva même quelques ennuis de la part de l'humeur changeante de la Direction de la librairie[ [55].

Ce Cours d'études est une œuvre considérable, qui ne comprend pas moins de seize volumes, et même dix-sept, si on compte le traité De l'étude de l'histoire, qui est attribué à l'abbé de Mably[ [56]. Un long «discours préliminaire» expose le plan de Condillac et la façon dont il entend l'exécuter. Ici encore, le philosophe se retrouve avec son système raisonné et ses idées personnelles. «La méthode que j'ai suivie, dit-il, paraîtra nouvelle, quoique dans le fond elle soit aussi ancienne que les premières connaissances humaines. Il est vrai qu'elle ne ressemble pas à la manière dont on enseigne; mais elle est la manière même dont les hommes se sont conduits pour créer les arts et les sciences. Pour faire usage, dans l'éducation, de l'unique méthode à laquelle nous devons tout ce que nous avons appris, il faut d'abord faire connaître à un enfant les facultés de son âme et lui faire sentir le besoin de s'en servir. Si l'on réussit à l'un et à l'autre, tout deviendra facile; car, au lieu d'imaginer autant de principes, autant de règles qu'on en distingue dans les arts et dans les sciences, on n'aura plus qu'à observer avec lui[ [57]

Ces observations, Condillac les fit chaque jour avec son élève, essayant de redevenir enfant pour lui. Quand il l'eut fait réfléchir sur les moindres actes de sa vie, il passa aux lectures des meilleurs écrivains, pour lui donner des modèles du beau et les lui rendre familiers. C'est alors que, pour le soutenir dans ses recherches, il lui composa une Grammaire, bientôt suivie de l'Art de penser, l'Art d'écrire et l'Art de raisonner, qui, dit-il, «ne sont dans le fond qu'un seul et même art». En effet, quand on sait penser, on sait raisonner, et il ne reste plus, pour bien parler et pour bien écrire, qu'à parler comme on pense et à écrire comme on parle. Toutes ces études avaient pour but de former l'esprit du jeune prince et de le préparer à d'autres connaissances; et c'est alors qu'il lui fit étudier l'histoire.

«Je considère l'histoire, poursuit-il, comme un recueil d'observations qui offre aux citoyens de toutes les classes des vérités relatives à eux... Un prince doit apprendre à gouverner son peuple: il faut donc qu'il s'instruise en observant ce que ceux qui ont gouverné ont fait de bien et ce qu'ils ont fait de mal; et cette étude, par conséquent, embrasse tout ce qui peut contribuer au bonheur et au malheur des peuples...; toutes les choses qui ont concouru à former les sociétés civiles, à les perfectionner, à les défendre, à les corrompre, a les détruire.»

Aussi, tantôt il ne fait connaître que la suite des événements, pour en indiquer «le fil»; tantôt il les développe avec toutes les circonstances qui se sont transmises jusqu'à nous, lorsque ce sont des «germes où se préparent des révolutions.» Il divise l'histoire en périodes, qui chacune se termine par une révolution dont il expose la cause et les conséquences.

L'enfant pouvait ainsi se porter vers l'étude avec un esprit exercé. Il connaissait les facultés de son âme; il avait observé les sociétés dans leur origine: son goût s'était formé par la lecture, et les découvertes des philosophes avaient achevé de développer sa raison. Tout s'était fait avec la même méthode et les mêmes principes, puisque tous les arts se confondent en un seul.

Cela étant, il semble inutile d'analyser ici les quatre volumes qui ont pour titre: la Grammaire, l'Art de penser, l'Art d'écrire, l'Art de raisonner. On y retrouverait toutes les idées que Condillac a développées dans ses autres ouvrages[ [58].

Les études historiques se trouvaient tout à fait en dehors de ses précédents travaux; aussi lui ont-elles coûté des recherches considérables.