Où se logea Condillac à Paris? Il nous a été impossible de le découvrir. Mais ce fut certainement dans cette partie du faubourg Saint-Germain qui avoisinait l'hôtel du duc de Nivernois, ancienne demeure du maréchal d'Ancre, restaurée par l'architecte Peyre et le sculpteur Rameau, située, comme l'on sait, dans le commencement de ce qui est aujourd'hui la rue de Tournon. L'abbé était un assidu de cette maison si hospitalière, dont deux écrivains distingués de ce temps ont retracé agréablement le souvenir[ [48]. Il y rencontrait la comtesse de Boufflers et son fils, les Choiseul, les Ségur, la maréchale de Mirepoix, le cardinal de Bernis, l'abbé Barthélemy, Saint-Lambert, Beaumarchais.

A la pension que lui accorda libéralement le ministre du Tillot s'arrêtèrent les relations de Condillac avec Parme. Il faut pourtant observer que lui, comme M. de Kéralio, occupaient en Italie une situation particulière. Dans les instructions diplomatiques données par Choiseul au baron de la Houze, successeur de Rochechouart, comme représentant de la France, qui sont datées de Versailles du 5 octobre 1766, on lit la phrase suivante:

«Parmi les Français qui résident à Parme, il y en a qui, par leur naissance ou par leurs emplois, méritent que le Ministre du Roi leur marque des attentions particulières, tels sont le bailly de Rohan, le sieur de Kéralio et l'abbé de Condillac. Le baron de la Houze tâchera de se concilier leur confiance, de manière que, sans affecter aucune curiosité indiscrète, il puisse être informé par eux de ce qui pourrait se passer d'intéressant dans l'intérieur de la cour de l'Infant[ [49]

La politique, pourtant fort active, qui évoluait autour du duché de Parme et de la Savoie, ne semble pas avoir jamais préoccupé Condillac; mais Kéralio, qui avait déjà été chargé de diverses missions, resta plus longtemps en Italie; et quand il rentra en France, par une singulière rencontre, il obtint la jouissance viagère du petit Luxembourg, se retrouvant à la fois près de son vieil ami et près de son protecteur le duc de Nivernois.

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CHAPITRE VI
RETOUR A PARIS
L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LE COURS D'ÉTUDES

A peine réinstallé à Paris et tout glorieux encore de la mission qui lui avait été confiée, Condillac fut élu à l'Académie française, en remplacement de l'abbé d'Olivet. Il y avait peu de liens communs entre son prédécesseur et lui, si ce n'est le culte de la langue française et peut-être aussi les souvenirs d'un état que l'abbé d'Olivet avait abandonné moins vite que lui, après un noviciat de dix ans chez les Jésuites. Mais l'historien de l'Académie, très célèbre en son temps, avait été avant tout un classique et un homme de tradition. A coup sûr, il n'avait point partagé les idées de Condillac et surtout ses relations: son éloge pouvait être fait d'une façon plus compétente par son élève, l'abbé Batteux[ [50]. Le nouvel académicien se borna sur son prédécesseur à des phrases banales. Selon la mode d'alors, qui avait valu un si grand succès à Buffon à l'occasion de son discours sur le style, Condillac prit une thèse personnelle qu'il développa, comme une sorte de manifeste, dans des pages qui ne manquent pas d'éloquence et dont le ton général indique très clairement combien les idées qui furent celles de la Révolution étaient déjà répandues parmi les esprits éclairés de l'époque. Après quelques mots de compliments nécessaires, Condillac trace à larges traits un tableau des progrès de l'esprit humain depuis la barbarie jusqu'à nos jours, en passant par l'époque romaine, par le moyen âge, les Croisades, la Renaissance. Il y aurait beaucoup à dire sur ces jugements rapides, dont quelques-uns étonnent, comme l'affirmation que «l'érudition aveugle éteignit le goût qui commençait avec Marot et que les lettres ne pouvaient pas renaître dans un siècle fait pour admirer Ronsard».

Naturellement, après l'apothéose de Richelieu, viennent celles de Louis XIV et de Louis le Bien-Aimé, avec cette restriction, cependant, que «l'érudition n'était pas encore sans ténèbres et que la saine critique était à naître»; car on paraissait «refuser aux modernes la faculté de penser», et on apercevait trop tard «la lumière qui se répandait» et dont on avait besoin pour étudier avec profit.

C'est toujours l'idée chère au dix-huitième siècle, que le dix-neuvième a aussi singulièrement exaltée, qu'avant «les philosophes» ou avant «les critiques» on était incapable de connaître la vérité: ce que Condillac avait proclamé un peu naïvement et sans modestie au commencement de son discours: «Après avoir essayé de faire l'analyse des facultés de l'âme, j'ai tenté de suivre l'esprit humain dans ses progrès. D'un côté, j'ai observé ces temps de barbarie, où une ignorance stupide et superstitieuse couvrait toute l'Europe; et de l'autre, j'ai observé les circonstances qui, dissipant l'ignorance et la superstition, ont concouru à la renaissance des lettres: deux choses qui s'éclairent mutuellement lorsqu'on les rapproche.»