Il était donc très à son aise pour ramener à la sensation l'origine de la science économique, qui est d'essence très positive.
La sensation étant le fait générateur de l'action et du développement de l'esprit humain, elle donne à l'individu les facultés dont il use pour satisfaire ses besoins, rechercher le plaisir, éviter la peine, en un mot pour vivre. On dit qu'une chose est utile, lorsqu'elle sert à quelques-uns de nos besoins, et qu'elle est inutile, lorsqu'elle ne sert à aucun ou que nous n'en pouvons rien faire. Son utilité est donc fondée sur le besoin que nous en avons. D'après cette utilité, nous l'estimons plus ou moins: c'est-à-dire que nous jugeons qu'elle est plus ou moins propre aux usages auxquels nous voulons l'employer. Or, cette estime est ce que nous appelons valeur. Dire qu'une chose vaut, c'est dire qu'elle est, ou que nous l'estimons bonne à quelque usage. La valeur des choses est donc fondée sur leur utilité, ou, ce qui revient au même, sur le besoin que nous en avons, ou, ce qui revient encore au même, sur l'usage que nous en pouvons faire.
On donnera ainsi, dans un sens, de la valeur à des choses auxquelles, dans un autre, on n'en donnait pas. Au milieu de l'abondance, on sent moins le besoin, parce qu'on ne craint pas de manquer. Par une raison contraire, on le sent davantage dans la rareté et dans la disette. Or, puisque la valeur des choses est fondée sur le besoin, il est naturel qu'un besoin senti donne aux choses une plus grande valeur, et qu'un besoin moins senti leur en donne une moindre. La valeur des choses croît donc par la rareté et diminue par l'abondance.
Tout cela est d'une évidence qui nous semble aujourd'hui bien primitive. Mais il faut observer que l'économie politique était alors dans l'enfance et que personne n'avait encore rédigé son acte de naissance.
«Chaque science, dit Condillac au début de son livre, demande une langue particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres. Il semble qu'on devrait commencer par faire cette langue; mais on commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où en est la science économique: c'est à quoi on se propose de suppléer[ [66].»
Le genre humain avait perdu ses titres: M. de Montesquieu les lui a rendus! C'était un peu le travers du dix-huitième siècle de croire que rien n'était connu avant lui. Les philosophes prétendaient régénérer le monde; et, sur ce point, l'abbé de Condillac était bien de leur école. C'est peut-être cette naïve confiance dans son génie qui lui a permis de rendre de véritables services à la science, en se donnant comme l'homme de deux ou trois idées, dont il recommençait, sans se lasser, la très élémentaire démonstration.
Le Commerce et le Gouvernement est l'application à une science nouvelle—la science économique—des principes qu'il a développés dans tous ses autres ouvrages. N'étant pas économiste, il a voulu se rendre compte d'une matière inconnue pour lui: il y a appliqué sa puissance d'analyse et la clarté naturelle de son esprit, et il a écrit un livre qui n'est qu'un manuel, dans lequel est résumée toute la doctrine. Aucun auteur n'est cité, aucun nom propre n'est prononcé; c'est une suite de chapitres qui traitent du prix des choses, des marchés ou échanges, du commerce, des salaires, du droit de propriété, de la monnaie, de la circulation de l'argent, du change, du prêt à intérêt, de la vente des blés, de l'emploi des terres, du luxe, de l'impôt, des richesses respectives des nations.
Quelques morceaux sont tout à fait neufs pour le temps, comme ceux sur le prêt à intérêt et le mécanisme du change. Il y a parfois des vues originales; et, bien qu'étant, comme tout le monde alors, un peu physiocrate, Condillac se sépare de la «secte» sur certains points.
Produire, dit-il, c'est donner de nouvelles formes à la matière: «Lorsque la terre se couvre de productions, il n'y a pas d'autre matière que celle qui existait auparavant, il y a seulement de nouvelles formes, et c'est dans ces formes que consiste toute la richesse de la nature. Les richesses naturelles ne sont donc que différentes transformations[ [67].»
Sans doute, il n'est d'autre source de la matière que la terre; mais la matière n'acquiert d'utilité que pour nous, ne devient richesse que par une suite de modifications dues à l'action combinée de la nature et du travail humain, ou bien du travail humain seul. La terre abandonnée à elle-même produit surtout des choses inutiles. Ce n'est qu'à force d'observations et de travail que nous venons à bout d'empêcher certaines productions et d'en faciliter d'autres. C'est donc principalement au travail du cultivateur que nous devons l'abondance des richesses naturelles qui satisfont nos besoins ou servent de matières premières aux arts. Aussi, dans l'agriculture, comme dans l'industrie et le commerce, l'agent productif par excellence, c'est le travail. La nation la plus utile sera donc celle où il y aura le plus de travaux dans tous les genres[ [68].