Ces observations si vraies offensèrent les physiocrates. Leur doctrine était tout d'une pièce; leur prophète avait un caractère sacré; les disciples s'empressèrent de le défendre. L'un des plus acharnés fut l'abbé Baudeau, qui, dans les Nouvelles Éphémérides du citoyen, ne consacra pas moins de deux numéros à combattre l'importun qui venait troubler leur domination incontestée.

«Le nom d'économiste, dit-il, est, je crois, dans le moment présent, un titre qu'il ne faut pas donner à ceux qui le refusent, mais uniquement à ceux qui l'acceptent. En agir autrement, c'est s'exposer à calomnier les uns et les autres et par conséquent à commettre une lourde injustice. Les vrais économistes sont faciles à caractériser par un seul trait que tout le monde peut saisir. Ils reconnaissent un maître (le docteur Quesnay), une doctrine (celle de la Philosophie rurale et de l'Analyse économique),des livres classiques (la Physiocratie), une formule (le Tableau économique), des termes techniques, absolument comme les antiques lettrés de la Chine[ [69].

«Ce corps de doctrine que nous avons adopté, ce maître que nous suivons, ces livres fondamentaux que nous développons, cette formule à laquelle nous sommes attachés, ce système enfin (car c'en est un, puisqu'il consiste dans un enchaînement méthodique de principes et de conséquences), ce système est-il véritable, est-il erroné? Est-il pour le souverain et pour le peuple une source de prospérité ou de ruine? C'est le temps qui le fera voir, c'est la postérité qui le jugera.»

Il n'est pas permis de sortir de la grande maxime de Quesnay: «Que le souverain et la nation ne perdent jamais de vue que la terre est l'unique source des richesses et que c'est l'agriculture qui les multiplie[ [70]

Plus calme et plus raisonnée fut la réfutation que tenta un collègue de Condillac à la Société d'agriculture d'Orléans, son ami Le Trosne, devenu avocat du roi au présidial, l'élève du grand Pothier. Il l'attaqua d'abord dans une courte brochure (1776); puis, l'année suivante, il publia tout un volume intitulé: De l'Intérêt social par rapport à la valeur, à la circulation et au commerce intérieur et extérieur.

Quelques-unes des critiques qu'il présentait semblaient assez justifiées. Condillac avait prétendu qu'un échange suppose deux choses: production surabondante, «parce que je ne puis échanger que mon surabondant», et consommation à faire, «parce que je ne fais l'échange qu'avec quelqu'un qui fait le commerce». Le Trosne observe que dans une société formée, où il y a une grande concurrence de vendeurs et d'acheteurs, toutes les marchandises obtiennent une valeur qui est assez constante pour ne point dépendre du besoin particulier d'un contractant; et que, d'autre part, le surabondant est très nécessaire pour répondre aux besoins de la société, l'entrepreneur de culture qui produit plus de blé qu'il n'en faut pour sa consommation étant très assimilable au marchand qui achète de la marchandise pour la revendre, à l'horloger, par exemple, qui a des montres surabondantes pour ses clients[ [71]. Puis, une longue discussion s'élève entre eux pour savoir si les échanges se font «valeur égale pour valeur égale», ou si l'échange est la source d'un avantage réciproque pour chacun des contractants. On invoque l'opinion de Turgot; et Condillac finit par admettre que, dans une société où l'échange est la condition de la vie commune, la valeur est à la fois l'estime particulière que chacun fait des choses et l'estime générale que la société en fait elle-même dans les marchés.

Enfin, Le Trosne reproche à Condillac d'être partisan de l'impôt unique sur la propriété foncière, d'après cette idée que tous les citoyens sont salariés les uns des autres, à l'exception des propriétaires, et que si l'industrie et le commerce augmentaient réellement la masse des richesses, on pourrait admettre d'autre part que le commerce réduirait le salaire et le profit[ [72].

A quoi le physiocrate, qui aurait dû cependant, selon Quesnay, soutenir que la terre est la seule source de la richesse, objecte que l'artisan, dont l'industrie est autant productive que celle du colon, doit contribuer lui aussi à la dépense publique[ [73]. Et M. d'Autroche ajoute qu'il y a une injustice criante à taxer le laboureur propriétaire en le forçant à abandonner un héritage qu'il aurait tant d'intérêt et de moyens d'améliorer au profit de sa famille[ [74].

Toute la seconde partie de l'ouvrage de Condillac est consacrée à démontrer la nécessité de la liberté commerciale. «Nous avons vu, dit-il, comment les richesses, lorsque le commerce jouit d'une liberté entière et permanente, se répandent partout. Elles se versent continuellement d'une province dans une autre. L'agriculture est florissante: on cultive les arts jusque dans les hameaux; chaque citoyen trouve l'aisance dans un travail de son choix; tout est mis en valeur, et on ne voit pas de ces fortunes disproportionnées qui amènent le luxe et la misère.

«Tout change à mesure que différentes causes portent atteinte à la liberté du commerce. Nous avons parcouru ces causes: ce sont les guerres, les péages, les douanes, les maîtrises, les privilèges exclusifs, les impôts sur la consommation, les variations des monnaies, l'augmentation des mines, les emprunts de toutes espèces de la part du gouvernement, la police des grains, le luxe d'une grande capitale, la jalousie des nations, enfin l'esprit de finance qui influe dans toutes les parties de l'administration.