«Alors, le désordre est au comble. La misère croît avec le luxe; les villes se remplissent de mendiants; les campagnes se dépeuplent, et l'État, qui a contracté des dettes immenses, ne semble avoir encore de ressources que pour achever sa ruine[ [75].»
Toutes ces considérations, présentées comme des suppositions, sont en réalité la peinture fort exacte de l'état des choses à l'époque même et de l'influence que le commerce et le gouvernement peuvent avoir l'un sur l'autre. Une troisième partie, annoncée par l'auteur, n'avait plus de raison d'être: son livre présentait un tout complet, digne de retenir l'attention par la diversité des sujets traités.
Peut-être après avoir constaté la valeur des travaux de Condillac sur ces questions nouvelles pour lui, comme elles l'étaient alors pour la plupart, trouvera-t-on exagéré le jugement de J.-B. Say dans son Traité d'économie politique: «Condillac a cherché à se faire un système particulier sur une matière qu'il n'entendait pas; mais il y a quelques bonnes idées à recueillir parmi le babil ingénieux de son livre.»
Il y avait mieux que cela; car, sur certains points, le «système particulier» de Condillac était singulièrement en avance sur son temps, puisque son ouvrage parut en France avant celui d'Adam Smith, en Angleterre, la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, qui devint le véritable évangile de l'économie politique. J.-B. Say déclare, du reste, que depuis Adam Smith, les autres économistes, physiocrates ou non, n'existaient pas. Il ne faut plus parler de Quesnay, Le Trosne, Mercier de la Rivière, Cantillon, Graslin, Condillac: «Leurs erreurs ne sont pas ce qu'il s'agit d'apprendre, mais ce qu'il faut oublier.»
Les contemporains ne furent pas toujours plus équitables. Grimm, qui n'a pas oublié ses rancunes ou celles de Diderot, écrivait, non sans ironie, dans sa Correspondance:
«Ce livre a fait grand bruit d'abord pour avoir été arrêté par la Chambre syndicale des libraires et imprimeurs. La confrérie doit se féliciter que les lumières du gouvernement agricole aient trouvé enfin un vengeur plus illustre que les Rouland, les Baudeau et toute leur triste cohorte.
«L'ouvrage de M. de Condillac peut être regardé comme le catéchisme de la science: il a le grand mérite d'expliquer avec une netteté, avec une précision merveilleuse ce que tout le monde sait, et rien n'est plus séduisant dans une discussion de ce genre. Les hommes du monde qui ont le moins réfléchi sur la matière s'applaudiront intérieurement de saisir avec tant de sagacité le principe d'un système qu'ils croyaient si supérieur à la capacité de leurs idées...[ [76].»
Beaucoup plus bienveillante est l'appréciation de La Harpe:
«Le livre de l'abbé de Condillac est l'ouvrage d'un bon esprit qui a voulu se rendre compte à lui-même des matières dont il entendait parler sans cesse. On peut l'appeler le livre élémentaire de la science économique. Ce n'est pas que les disciples de cette science soient d'accord avec lui en tout et que les maîtres n'y aient relevé même ce qu'ils appellent des méprises et des erreurs; mais tous conviennent qu'il a posé les mêmes principes généraux et qu'il est arrivé aux mêmes résultats. Il a sur eux l'avantage d'une marche très méthodique et de la clarté la plus lumineuse.»
Mais le jugement le plus intéressant, parce qu'il semble définitif, et qu'un long espace de temps écoulé lui donne plus de prix, est celui porté par un publiciste anglais en 1862, que Michel Chevalier accusa plaisamment d'avoir «découvert Condillac», M. Henry Dunning Macleod[ [77].