«L'ouvrage de Condillac, dit-il, est très remarquable et mérite d'attirer l'attention. Il est entaché en quelques endroits des erreurs des économistes; mais il repousse leur classement des artisans, des manufacturiers, des marchands comme travailleurs improductifs. Il s'élève ainsi contre la doctrine affirmant que dans l'échange, aucune des parties ne perd ni ne gagne...
«Les ouvrages de Smith et de Condillac furent publiés la même année: celui de Smith, en peu de temps, obtint une célébrité universelle: celui de Condillac fut complètement oublié; cependant, au point de vue scientifique, il est infiniment supérieur à Smith. C'est incontestablement le plus remarquable livre qui ait été écrit sur l'économie politique jusqu'à cette époque et il joue un rôle très important dans l'histoire de la science. La girouette des temps lui apporte maintenant sa revanche, car tous les meilleurs économistes d'Europe et d'Amérique gravitent aujourd'hui autour de cette opinion que la conception de Condillac fut la vraie conception de l'économie politique[ [78]. Il recevra justice après un oubli de cent vingt ans...»
Ce que nous pouvons conclure de cet examen rétrospectif, c'est que Condillac, contrairement à la majorité des écrivains de son temps, appartient à l'école libérale: il est partisan de la liberté absolue d'importation et d'exportation, source pour une nation de la prospérité de l'industrie, du commerce, de l'agriculture même. A l'encontre de son frère, l'abbé de Mably, il regarde le droit de propriété comme sacré, soit qu'il provienne de la première occupation, du partage ou de l'héritage: il combat ainsi par avance Fourier, Babeuf ou Saint-Simon; il se déclare enfin de l'école de Turgot plus que de celle de Rousseau. Il était assez sagace pour prévoir la Révolution; mais, s'il avait pu, il aurait été au-devant par des réformes, que tout le monde demandait alors et que personne ne voulut faire. [ 194]
CHAPITRE VIII
LES DERNIÈRES ŒUVRES PHILOSOPHIQUES
LA LOGIQUE LA LANGUE DES CALCULS
L'année même qui suivit la mort de l'abbé de Condillac, M. d'Autroche publiait les deux lettres suivantes qu'on avait trouvées dans ses papiers:
Le comte Ignace Potocki, grand notaire de Lithuanie, à M. l'abbé de Condillac.
De Varsovie, le 7 septembre 1777.
Monsieur,
Vous jouissez du privilège des hommes célèbres: connu dans les pays les plus éloignés, vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous éclairez. On a toujours cherché, consulté et quelquefois ennuyé les philosophes. Souffrez à ce titre le désagrément de votre état. Le Conseil préposé à l'éducation nationale m'a chargé, Monsieur, de suppléer aux livres élémentaires pour lesquels il n'a plus jugé à propos de publier la concurrence; de ce nombre est la Logique. Comme je connais vos ouvrages, et que le Conseil a suivi vos principes dans le système de l'instruction publique pour les écoles palatines, personne ne saurait mieux remplir que vous cette importante tâche. Vous avez travaillé pour un prince souverain: refuseriez-vous d'appliquer votre ouvrage à l'usage d'une nation qui devrait l'être? Je vous fais part, Monsieur, du prospectus que nous avons publié. Nous ne demandons la confection du Livre élémentaire de Logique français que pour le mois de décembre 1779. Le Conseil d'éducation vous assure, Monsieur, qu'il saura également priser et récompenser votre travail.