Si vos occupations ne vous permettaient pas d'entreprendre cet ouvrage, vous me feriez un plaisir bien sensible de m'indiquer la personne que vous croiriez en France, aidée de vos lumières, en état de répondre à nos vues. Ce ne sera toujours qu'un de vos élèves: il est à souhaiter pour l'humanité que vous en ayez dans toutes les nations.
Je suis avec une parfaite considération, etc...»
Condillac répondit sans retard:
Monsieur,
Le succès de mes ouvrages passe aujourd'hui mes espérances, et la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sera une époque bien glorieuse pour moi, si mes talents répondent à l'estime que vous me témoignez et à la confiance dont le Conseil m'honore. Certainement, je ne me refuserai pas aux vœux d'une nation dont le sort intéresse tout homme qui dans ce siècle peut avoir encore l'âme d'un citoyen. Quant à la récompense, je l'ai déjà reçue; c'est l'invitation du Conseil, c'est votre lettre. On dira, si j'ai réussi, que vous m'avez demandé cet ouvrage, que vous l'avez approuvé et qu'il a été utile; et les nations libres ne savent-elles pas que la plus belle des récompenses, c'est la gloire de les avoir bien servies?
Ce n'est pas, Monsieur, que je veuille me refuser à toute autre récompense; par un refus qui serait plus vain que généreux, je croirais manquer au Conseil, et je vous déclare que je recevrai avec reconnaissance le prix offert dans le programme. Je voudrais, Monsieur, pouvoir dès à présent vous dire avec quelques détails comment je traiterai la Logique. Il s'agit surtout de bien déterminer l'objet que je dois me proposer; d'y rapporter toutes les parties de l'ouvrage et de tracer un chemin court, dans lequel des obstacles, faciles à surmonter, donneront la confiance d'en surmonter de plus grands. Il faut encore que les jeunes gens qui liront cette Logique paraissent plutôt la faire eux-mêmes que de l'apprendre de moi. Les choses qu'on fait le mieux sont toujours celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées, et la méthode d'invention devrait être employée exclusivement dans les écoles.
Je travaillerai d'après ces vues générales, et je finirai cet ouvrage avant le temps pour lequel vous me le demandez, afin d'avoir celui d'y faire les corrections et les changements que vous jugerez nécessaires.
Je suis, etc...»
C'était le moment où la Pologne demandait à Jean-Jacques Rousseau et à l'abbé de Mably de lui donner une constitution. Condillac, retiré dans sa terre de Flux, se mit aussitôt à l'œuvre, et il avait terminé sa tâche à la fin de 1779. La Logique parut l'année suivante[ [79]. C'était, d'ailleurs, le résumé de tous ses enseignements, le dernier mot de sa méthode applicable à toutes les sciences. Le caractère de l'œuvre a été très exactement déterminé par une phrase de Littré: «La philosophie de Condillac est encore au fond le guide philosophique de plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études spéciales.»
Avant lui, Taine avait défini d'une façon familière, mais très saisissante toute l'entreprise des philosophes du dix-huitième siècle, dont Condillac est resté le maître incontesté: