«Ils supposent l'esprit de l'homme plein et comblé d'idées de toutes sortes, entrées par cent sortes de voies, obscures, confuses, perverties par les mots, telles que nous les avons lorsque nous commençons à réfléchir sur nous-mêmes, après avoir pensé longtemps au hasard. Ils débrouillent ces choses; et d'un monceau de matériaux entassés, ils forment un édifice. Ils s'en tiennent là et ne prétendent point aller plus loin. On les nomme idéologues, et avec justice: ils opèrent sur des idées et non sur des faits; ils sont moins psychologues que logiciens. Leur science aboutit dès l'abord à la pratique; et ce qu'ils enseignent, c'est l'art de penser, de raisonner, de s'exprimer[ [80]

Il suffira donc d'analyser brièvement cet ouvrage très court, que Laromiguière, dit-on, lut huit fois de suite, et qui peut se résumer en quelques pages; car Condillac, sûr de lui, ne discute pas et se contente de procéder par une suite d'affirmations[ [81]. Dès la première page, l'auteur déclare qu'il ne commencera pas «cette logique par des définitions, des axiomes, des principes». Il commencera par «observer les leçons que la nature nous donne». Si nous pouvions retrouver chez les enfants le premier développement de nos facultés, ce serait le meilleur moyen d'étudier l'action de la «nature». Mais, n'étant plus des enfants, il faut bien examiner comment nous nous conduisons nous-mêmes pour acquérir des connaissances certaines. Pour connaître les choses, un premier coup d'œil ne suffit pas; il importe de les observer l'une après l'autre. L'ordre successif dans lequel on les considère doit ressembler à l'ordre simultané qui est entre elles. Cela constitue l'analyse, cette opération qui décompose les choses pour les recomposer.

Et Condillac, qui aime beaucoup se servir d'exemples pris dans la nature elle-même, imagine cette description d'un château qui domine une vaste campagne et dont le paysage, confus d'abord, ne peut apparaître exactement à un voyageur que quand il examine successivement toutes les parties. Puis, pour faire juger de la simplicité de sa méthode, il ajoute qu'il n'y a pas jusqu'aux petites couturières qui n'en soient convaincues. «Car si, leur donnant pour modèle une robe d'une forme singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle, pour apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse aussi bien que les philosophes.

«La nature nous apprend à aller du connu à l'inconnu. Ainsi, lorsqu'un homme qui n'a point étudié veut me faire comprendre une chose, il prend une comparaison dans une autre que je connais. Il en est de même quand nous voulons essayer la classification des êtres. L'enfant, après avoir eu l'idée d'un arbre, trouve commode de se servir de ce nom qu'il connaît et de l'appliquer à toutes les plantes qui paraissent avoir quelque ressemblance avec cet arbre. Sans qu'il eût dessein de généraliser, son idée devient tout à coup générale; car il forme, presque naturellement, des classes d'après ses besoins, c'est-à-dire d'après sa manière de concevoir, bien mieux que d'après la nature des choses. Mais les genres et les espèces sont dans notre esprit beaucoup plus que dans la nature, où tout est distinct, et nous ne les multiplions que pour nous régler dans l'usage des choses relatives à nos besoins[ [82]

En observant les objets sensibles, nous nous élevons naturellement à des objets qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi, le mouvement est un effet que je vois, et cet effet a une cause que je nomme force. Pour étendre la sphère de nos connaissances, il nous faut savoir conduire notre esprit. Et pour apprendre à le conduire, il faut le connaître parfaitement. Condillac est ainsi amené à analyser les facultés de l'âme; il le fait en deux chapitres, dans lesquels il déploie toutes les ressources de son talent et même une élégance de style plus remarquable que celle qu'il montre d'ordinaire.

Dans la seconde partie de la Logique, l'auteur considère «l'analyse dans ses moyens, dans ses effets, ou l'art de raisonner réduit à une langue bien faite».

Nos erreurs, dit-il, «ont toutes la même origine, et viennent de l'habitude de nous servir des mots avant d'en avoir déterminé la signification. Il n'y a donc qu'un moyen de remettre de l'ordre dans la faculté de penser, c'est d'oublier ce que nous avons appris, de reprendre nos idées à leur origine et de refaire, comme Bacon, l'entendement humain[ [83]

Le langage est ainsi le vrai moyen de bien raisonner. «Non seulement toute langue est une méthode analytique, mais toute méthode analytique est une langue.»

Puis, vient l'énumération du langage d'action ou la sensation analysée, du langage articulé, qui analyse la pensée. Et ces premières langues les plus bornées sont naturellement les plus exactes. Plus tard, quand on se mit à parler pour parler, les langues se remplirent d'imperfections; et, l'analyse disparaissant, l'art de raisonner s'est perdu.

Il faut donc refaire sa langue. Comment? Par l'analyse. C'est l'analyse qui fait les langues; c'est à l'analyse à déterminer les idées[ [84]. C'est l'analyse qui nous montre d'où viennent les idées simples et quelles sont les idées partielles qui entrent dans une idée comparée. Il est inutile de recourir aux définitions. La synthèse est une méthode ténébreuse; et, quoiqu'en disent Messieurs de Port-Royal, la seule différence qu'il y ait entre elle et l'analyse, c'est qu'elle commence toujours mal, tandis que l'analyse commence toujours bien.