Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, d'abord receveur des tailles, puis écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la chancellerie près le Parlement, est qualifié vicomte de Mably, et il habitait Grenoble dès 1680. Il acquit le 28 septembre 1720, pour le prix de 120 000 livres, d'André Gondoin, les domaines de Condillac et de Banier près de Romans. Il est mort en 1727. De sa femme, Catherine de la Coste, il laissa cinq enfants: Jean Bonnot de Mably; Gabriel, qui est connu sous le nom de l'abbé de Mably, le célèbre publiciste né en 1709, mort en 1785; Étienne, qui prit le nom de Condillac, quand son père eut acheté cette terre; François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, qui fut maire de Romans de 1755 à 1768, et Anne, mariée à Philippe de Loulle, seigneur d'Arthemonay, conseiller au Parlement de Grenoble[ [2]. L'aîné, Jean, conseiller du roi, prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais, Forez et Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette Chol de Clercy. Il habitait Lyon, place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. Il avait confié l'éducation de ses enfants à Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons tout à l'heure occasion de parler de ce singulier précepteur.

Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, paroisse Saint-Louis, le 30 septembre 1714. Son enfance fut très maladive. Il avait atteint l'âge de douze ans qu'il ne savait pas encore lire, la faiblesse de ses yeux lui ayant interdit jusque-là toute espèce d'application. L'étude devenant compatible avec sa santé, on chargea un bon curé de l'instruire. Le jeune homme, doué de dispositions heureuses, fit en peu de temps des progrès très rapides. Son père étant mort de bonne heure, en 1727, on l'envoya à Lyon chez son frère aîné. Là, il recommença lui-même son éducation, réfléchissant sur les leçons qu'il avait reçues, méditant beaucoup et parlant si peu qu'on le regardait comme un esprit simple[ [3], qu'il fallait laisser dans sa solitude.

C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau, qui venait d'entrer comme précepteur chez le grand-prévôt de Lyon (1739). Rousseau était âgé de vingt-huit ans. Il avait passé neuf ou dix années chez Mme de Warens, dans cette situation douteuse dont il a révélé lui-même toutes les turpitudes. Chassé des Charmettes, une certaine dame d'Eybens, de Grenoble, dont le mari était lié avec M. de Mably, lui proposa l'éducation de deux jeunes garçons, qu'il se croyait très apte à diriger. Il y échoua radicalement; et sa violence, ses caprices, ses emportements, aussi bien que la faiblesse naturelle de son caractère, en furent la cause. Il passait d'un excès à l'autre avec des enfants dont l'humeur était très difficile. L'un, âgé de huit à neuf ans, appelé Sainte-Marie, avait l'esprit ouvert et beaucoup de malice; le cadet, nommé Condillac, comme son oncle, était têtu, musard et inappliqué. Les élèves tournèrent très mal, et Rousseau avoua que son manque de sang-froid et de prudence leur nuisit beaucoup. Mais lui-même ne tournait pas mieux. Il avait été recommandé particulièrement à Mme de Mably, qui essayait de le former «au ton du monde»; mais gauche, honteux et sot, il finit par devenir—selon sa coutume—amoureux d'elle, et, dès que Mme de Mably s'en aperçut, «elle ne se trouva pas d'humeur à faire les avances». Alors, il se mit à voler. Il convoita «un certain petit vin blanc d'Arbois, très joli», en prit des bouteilles à la cave, qu'il cacha dans sa chambre, alla acheter des brioches chez un boulanger de Lyon, et revint faire sa petite bombance en cachette, tout en lisant quelques pages de roman. M. de Mably, prévenu par un domestique, fit retirer la clef de la cave. Et Rousseau, voyant qu'on n'avait plus confiance en lui, s'en alla. Il veut bien constater que M. de Mably était un très galant homme, qui, sous un aspect un peu dur, avait une véritable douceur de caractère et une rare bonté de cœur. «Il était judicieux, équitable, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un officier de maréchaussée, très humain[ [4]

Rousseau n'était resté qu'une année chez les Mably.

Soit que Condillac n'ait pas connu ces médiocres histoires domestiques, soit qu'il n'y eût attaché que peu d'importance, il n'entretint jamais que de bons rapports avec Jean-Jacques Rousseau, dont il parlait plus tard comme d'un homme méritant moins l'indignation que la pitié. Il accepta même, lors de ses premiers écrits, comme nous le verrons tout à l'heure, que Jean-Jacques l'aidât à trouver un éditeur. Après avoir passé ainsi un certain nombre d'années, toujours plongé dans ses réflexions et incertain de son avenir, son autre frère, l'abbé de Mably, qui commençait à se faire un nom parmi les écrivains de l'époque, l'emmena à Paris et le plaça dans un séminaire. Ses études de théologie terminées, on lui fit embrasser, sans vocation, l'état ecclésiastique. Condillac fut ordonné prêtre; mais on prétend qu'il ne dit qu'une seule fois la messe dans sa vie. Il ne cessa pourtant jamais de porter la soutane et garda toujours une tenue morale parfaite.

Il sentait le besoin de refaire ses classes, trouvant très insuffisant l'enseignement tel qu'on le donnait de son temps. «La manière d'enseigner, dit-il, se ressent encore des siècles d'ignorance, et on est obligé de recommencer ses études sur un nouveau plan quand on sort des écoles!» Mais il n'était pas partisan de la «table rase»: il entendait étudier même ceux des philosophes dont il ne partageait pas les opinions, ne serait-ce que pour éviter de tomber dans leurs erreurs. «Si nous avions précédé, ajoutait-il, ceux qui se sont égarés, nous nous serions égarés comme eux.»

Adversaire résolu de Descartes, il n'en a pas moins gardé une partie de sa «Méthode»; et, tout en combattant sa théorie sur l'origine des idées, il se prétend aussi spiritualiste que lui.

Les Allemands et les Anglais ne lui sont connus que par des traductions; car il avoue ne pas savoir les langues étrangères. Mais Locke, qu'il regarde comme son maître, avait été traduit par Coste, et les Éléments de la philosophie de Newton avaient été publiés par Voltaire en 1741. Bacon était pour lui un sujet d'admiration; il aimait aussi Berkeley, tout en réprouvant son scepticisme. Et quant à Leibniz, ce fut par le latin qu'il l'aborda, lui et ses commentateurs.

C'est alors qu'il fit la connaissance de Diderot[ [5], retrouvant à Paris Rousseau, qui n'avait que trois ans de plus que lui.