«Je m'étais lié, dit l'auteur des Confessions, avec l'abbé de Condillac, qui n'était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais qui était fait pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Je suis le premier, peut-être, qui ait vu sa portée et qui l'ait estimé ce qu'il valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi, et tandis qu'enfermé dans ma chambre, rue Saint-Denis près l'Opéra, je faisais mon acte d'Hésiode, il venait quelquefois dîner avec moi, tête-à-tête, en pique-nique. Il travaillait à l'Essai sur l'origine des connaissances humaines, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence; et la métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage, je leur fis faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir; ils se convinrent. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de l'abbé; et ce grand métaphysicien eut du premier livre, et presque par grâce, cent écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres, nous nous rassemblions tous trois, une fois par semaine, au Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l'hôtel du Panier fleuri

L'Essai sur l'origine des connaissances humaines est de 1746, divisé en deux parties, avec pagination séparée, mais du même millésime. Nous ne savons si le libraire Durand en fut l'éditeur; mais selon l'usage du temps, le livre porte simplement l'indication: A Amsterdam, chez Pierre Mortier, sans nom d'auteur.

Puis vient, le Traité des systèmes paru en 1749, une année après l'Esprit des lois, dont à coup sûr Montesquieu puisa l'inspiration en Angleterre, comme avait fait Condillac. L'ouvrage eut, pour ses doctrines métaphysiques, tant de succès près des philosophes que l'Encyclopédie, qui se publiait au même moment, lui prit, sans y rien changer, des pages entières qui formèrent les articles Divination et Systèmes.

L'abbé devint à la mode; il noua des relations avec les écrivains et pénétra même dans les salons. Sans parler de Mlle Ferrand et de Mme de Vassé, dont nous nous occuperons plus tard, il vit Mme d'Épinay, Mlle de la Chaux, Mlle de Lespinasse. Diderot le mit en rapports avec Duclos, l'abbé Barthélemy, Cassini, d'Holbach, l'abbé Morellet, Helvétius, Grimm, Voltaire enfin, qui parle de lui souvent dans ses lettres. Ses écrits étaient cités et commentés par l'abbé de Prades et l'abbé Gourdin, qui se les renvoyaient dans leurs polémiques; par les encyclopédistes, qui lui firent de fréquents emprunts jusque dans le célèbre Discours préliminaire. Il était enfin nommé membre de l'Académie de Berlin dès 1752, en même temps que Fontenelle.

Marmontel et l'abbé Morellet racontent dans leurs Mémoires que Condillac s'était lié avec d'Alembert, qu'il rencontrait ainsi que Turgot chez Mlle de Lespinasse. Plus tard, d'après Ginguené, Cabanis le retrouva dans la société de Mme Helvétius, avec Franklin, Thomas et ce même Turgot, devenu un des chefs des économistes; et c'est à ce moment que Condillac se mit à s'intéresser à leurs doctrines.

Il est assez difficile de savoir quels rapports Condillac eut avec Mme de Tencin. Quand il arriva à Paris, elle avait quitté le Dauphiné depuis trente ans, ayant eu, à la cour du Régent et ailleurs, des succès qui tenaient de très près au scandale. Mais, au milieu de ses désordres, elle n'avait cessé d'aimer, de cultiver, de protéger les lettres. Ses «mardis» étaient à la mode. Fontenelle et La Motte en avaient été les premiers ornements; et ils avaient présenté leur amie au Palais-Royal. Elle avait fait promptement fortune, obtenant du Régent, pour son frère, un évêché, une ambassade, la pourpre romaine. Puis elle s'était entourée de tout ce qu'il y avait de gens distingués par l'intelligence; et l'époque n'en était pas avare. Duclos, l'abbé Prévost, Marivaux, Montesquieu, Helvétius[ [6], Marmontel étaient ses hôtes habituels; il s'y joignait les deux abbés frères Mably et Condillac, ses compatriotes, d'autant que Mably avait été le rédacteur attitré du cardinal pendant son ministère.

A la mort de la marquise de Lambert (1733), l'hôtel de Mme de Tencin devint un vrai bureau d'esprit. Mme Geoffrin y fréquentait, dans l'espoir de recueillir la succession de «ce royaume». A la galanterie d'antan avait succédé une véritable austérité, où, sous l'égide de l'intelligente maîtresse de maison, tout le monde trouvait sa place, sauf Voltaire, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir fait échouer une première fois à l'Académie française, et de s'être moqué de sa passion pour Mme du Châtelet. On parlait toujours convenablement de la religion dans ce salon et même on n'y détestait pas les jésuites. Cette attitude devait convenir à Condillac, qui avait refusé de se compromettre avec les encyclopédistes et qui réservait dans tous ses ouvrages ses convictions chrétiennes. Mais Mme de Tencin mourut en 1749, à l'instant où le jeune philosophe commençait à peine à se faire connaître; et, si elle favorisa ses débuts, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas occupé une première place dans sa «ménagerie».

Deux ans après le Traité des systèmes, en 1754, paraissait le Traité des sensations, cette fois avec le nom de l'auteur, «à Londres», il est vrai, mais «se vendant à Paris chez de Bure». Un tableau du chevalier Lemonnier, connu sous l'appellation d'Une soirée chez Madame Geoffrin en 1755, reproduit assez fidèlement les physionomies de presque tous les personnages connus du siècle, au nombre de cinquante-quatre, avec une clé indicatrice, qui rend les ressemblances plus faciles à reconnaître. Condillac figure là, non loin de Buffon, de d'Alembert, de Diderot, de Mlle de Lespinasse et du duc de Nivernois. Très choyé par la reine Marie Leczinska, il fut recommandé par elle comme précepteur de son petit-fils l'infant de Parme, et quitta la France pour aller remplir ses fonctions en 1758. Il resta huit ou neuf ans en Italie et revint à Paris en janvier 1767. L'année suivante, l'abbé d'Olivet étant mort, il fut nommé membre de l'Académie française et fut reçu solennellement le jeudi 27 décembre 1768. Mais il n'assistait guère aux séances et prenait peu de part aux travaux de la Compagnie, tant il fuyait le bruit et l'éclat. Aussi ne contracta-t-il point de relations intimes avec les illustres personnages qu'il rencontrait chez Mme Geoffrin ou chez le marquis de Condorcet. Le duc de Nivernois semble avoir été sa seule liaison, d'après les fragments que nous avons conservés de leur correspondance.

On le sollicita vainement d'entreprendre l'éducation des trois fils du dauphin, qui furent Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Bientôt même, il résolut de quitter Paris et de se réfugier à la campagne. Il avait une nièce qu'il affectionnait particulièrement, fille de son frère le grand-prévôt, Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, mariée en 1755 à Jean-Pierre-Marie Métra de Rouville, chevalier, seigneur de Sainte-Foy-l'Argentière, mousquetaire noir de la garde du roi. Malheureuse en ménage, elle avait fini par se séparer judiciairement en 1771. Le 28 avril 1773, l'abbé de Condillac lui fit don d'une somme de 75 000 livres pour acheter le château et la terre de Flux, paroisse de Saint-Firmin de Lailly, au bailliage de Beaugency. Il y vécut près d'elle les dernières années de sa vie[ [7], cherchant un refuge contre le flot montant de désordre et d'immoralité dont il avait eu à Paris le spectacle sous les yeux. Économiste autant que philosophe, il s'était affilié à la Société royale d'agriculture d'Orléans, qui comptait parmi ses membres Le Trosne, Lavoisier; il s'intéressait à la terre et suivait les progrès de la culture dans ce val de Loire que les crues du fleuve enrichissaient et ruinaient tour à tour.

A Flux, il pouvait, selon ses goûts, vivre dans la retraite. Toujours grave, pensif, préoccupé, il méditait et écrivait, lisant peu, soit pour ménager sa vue, soit qu'il se persuadât avoir parcouru, dans ses études, tout le cycle des connaissances humaines. D'un abord froid, d'une conversation lourde et peu animée, il était humain et compatissant envers les pauvres, qu'il cherchait à arracher à la misère par le travail. Son extérieur était simple, sans affectation: il ne voulait chez lui que l'ameublement le moins luxueux, ne s'accordant que le nécessaire.