En tout cas, l'auteur s'était efforcé de réaliser le plan que quarante ans plus tôt il avait indiqué dès les premières pages qu'il ait écrites: «Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en géométrie; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des expressions d'une manière précise et invariable[ [88].»
Il eût été intéressant de lui voir tenir parole jusqu'au bout et appliquer son système à la morale.
CHAPITRE IX
L'INFLUENCE DE CONDILLAC SUR LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE.
—L'APOGÉE ET LE DÉCLIN DE SON ÉCOLE.
Quand, en 1780, Condillac mourut, retiré à la campagne et presque ignoré de ses contemporains, sa philosophie était déjà devenue classique. On avait oublié Descartes, dont les doctrines, magnifiquement développées par un Bossuet, un Fénelon ou un Malebranche semblaient cadrer à merveille avec la théologie chrétienne; mais les catholiques ne s'en étaient jamais montrés très enthousiastes. Au contraire, personne ne songeait à découvrir, dans la philosophie de l'auteur du Traité des sensations, des conséquences perverses, la morale et la religion ayant été toujours respectées par lui et ne semblant alors aucunement intéressées dans ses théories métaphysiques.
Tous les collèges enseignaient cette doctrine simple, facile à comprendre, bien adaptée à la clarté de l'esprit français et développée dans une langue correcte et élégante qui s'adressait au bon sens, bien plus qu'à l'imagination. Et comme l'instruction publique était alors, sans exception, confiée à des mains ecclésiastiques, tous les disciples de Condillac sortirent des collèges de jésuites, d'oratoriens, de doctrinaires, qui faisaient en même temps l'éducation, sans le savoir, des futurs auteurs de la Révolution. Qu'on prenne au hasard les noms des hommes politiques qui avaient trente ans en 1789, on ne trouvera parmi eux que des «sensualistes» ou plutôt, comme on disait alors, des «idéologues». C'est ce qu'on a appelé d'un terme plus vague «la philosophie du dix-huitième siècle». Sans l'avoir jamais cherché, Condillac en fut le chef; et il l'est resté dans l'histoire, parce que tous les penseurs de ce temps ont commencé par se réclamer de lui.
L'extraordinaire succès de son système ne laisse pas que d'étonner aujourd'hui. Cette philosophie, qui devait aboutir bientôt au matérialisme avec Condorcet, Helvétius et tant d'autres, n'était pas seulement en vogue en Angleterre, où Locke l'avait mise au jour: l'archidiacre portugais Louis-Antoine Vernei la faisait agréer à Coïmbre et dans les écoles de Castille; et deux jésuites espagnols, victimes du comte d'Aranda, réfugiés en Italie, Antoine Eximeno et Arteaga, la défendaient dans des livres imprimés à Madrid en 1789, comme les fameux Investigaciones filosoficas, sobre la Belleza Ideal considerada como objeto de todas las artes de imitacion, d'Arteaga. Eximeno développe ces idées dans son livre: Del origen y reglas de la Musica. Il y attribue le sentiment des beaux-arts à un instinct ou sensation innée, imprimé en nous originellement par l'auteur de la nature. Cet instinct se développe par la répétition d'impressions venues du dehors[ [89].
De même, Mme de Dino nous apprend, dans ses Souvenirs, que sa mère, la duchesse de Courlande, lui avait donné pour précepteur l'abbé Piattoli, laïque, malgré son titre, un peu libertin et tout à fait incrédule. «Il estimait Condillac un guide plus sûr que l'évangile,» et sans attaquer en rien le dogme catholique, il enseignait la métaphysique encyclopédiste[ [90]. C'était l'habitude alors dans toutes les familles aristocratiques et jusque dans les cours d'Europe de goûter cette philosophie facile, qui se recommandait de la nature et de l'humanité pour excuser la corruption croissante des mœurs.
L'influence de Condillac fut donc très grande sur ses contemporains; non seulement Rousseau lui emprunta beaucoup d'idées; mais Diderot, d'Alembert, tous les encyclopédistes: Helvétius et Broussais, dont il repoussait le matérialisme, d'Holbach, dont il répudiait l'athéisme, Cabanis et Condorcet, dont il ne partageait point les doctrines, prirent comme base sa psychologie et sa logique, que tout le monde acceptait comme des vérités qui ne se discutaient plus. Non moins utiles furent ces enseignements pour les savants, qui ne se séparaient pas beaucoup alors des philosophes. Lavoisier, pour créer la chimie moderne, employa la méthode féconde de l'analyse et, pour en répandre l'enseignement, il s'appliqua à en bien déterminer le langage et à en simplifier les définitions et les nomenclatures. Vicq-d'Azyr, le successeur de Buffon à l'Académie française, n'hésite pas à rapporter à la méthode condillacienne une grande part des progrès qu'il fit faire à l'anatomie.
Condillac avait été longuement et justement apprécié dans le Cours de littérature composé pour les séances du Lycée qui fut établi à Paris quelques années avant la Révolution. Voulant faire ensuite un «plan sommaire d'éducation publique», M. de La Harpe publia son projet dans le Mercure de France de janvier 1791. Arrivant aux deux années de philosophie, il déclare sans hésitation qu'il en changera entièrement le système et le langage: «Plus de cahiers de logique, de métaphysique, de morale en mauvais latin; ce malheureux latin, mal appliqué, a perpétué dans les écoles la funeste habitude de parler sans s'entendre. Parlons français; nous serons forcés d'avoir du sens. Un extrait bien fait de la Logique de Port-Royal et de l'Art de penser du P. Lamy suffirait pour mettre les jeunes gens au fait des procédés et des règles du raisonnement; pour la métaphysique, Locke et Condillac, les deux seuls philosophes chez qui l'on trouve ce qu'il nous est possible de savoir sur l'entendement humain et ce qu'il y a de plus probable sur les générations intellectuelles; pour la morale, le Traité des devoirs de Cicéron: il contient tout. Quant à Descartes, ajoute-t-il, il n'est plus permis d'en revenir à ses «rêveries»; et ce qu'il y a de bon dans ce philosophe est assez connu pour que tout professeur instruit «puisse apprendre à son disciple à le séparer de la mauvaise physique.»