On pourrait en dire autant de Royer-Collard, qui avait commencé aussi par la philosophie de Condillac, et qui, selon la légende bien connue, se promenant sur les quais à la recherche d'un maître moins usé, le trouva un jour dans l'étalage d'un bouquiniste, en achetant un volume dépareillé des Essais de philosophie de Thomas Reid[ [93].
Quoi qu'il en soit, ce qui aux yeux d'honnêtes gens comme Laromiguière, Royer-Collard ou M. Cousin lui-même, fit le plus de tort à Condillac, c'est que ses contemporains, comme ses successeurs, regardaient l'idéologie, ou la science des idées considérées en elles-mêmes comme de simples phénomènes de l'esprit humain, et que l'idéologie, alliée de la Révolution française, était née et avait grandi avec elle. Leurs représentants se trouvaient être les mêmes hommes à la Convention et à l'Institut, tous faisant partie de la société d'Auteuil, chez Mme Hélvétius. Sous ce rapport, Condillac, resté spiritualiste et chrétien, a pu sans doute partager les idées de ses propres adversaires. Mais il n'est pas juste de dire, avec le Dictionnaire des sciences philosophiques, «qu'il n'y a plus aujourd'hui de partisans avoués de la doctrine de Condillac et que son dernier représentant est descendu dans la tombe avec M. Destutt de Tracy[ [94]».
Sans parler des Suisses qui restèrent fidèles, avec Bonnet, à la philosophie du dix-huitième siècle[ [95], à l'Université de Strasbourg, comme à l'Académie de Berlin, au début du dix-neuvième siècle, on étudiait encore Bossuet et Maupertuis, Hume et Condillac. En Angleterre même, en dépit des Écossais, la philosophie nouvelle se réclamait aussi des théories de la sensation. Stuart-Mill[ [96] remarque qu'en France, pendant presque tout le dernier siècle où l'Université enseignait la philosophie à toutes les classes aisées, «la doctrine officielle était la philosophie surannée de Royer-Collard, de Jouffroy et de Cousin, ignorant presque entièrement les travaux étrangers, enseignée par de simples médiocrités dont le grand maître avait peuplé toutes les chaires de l'État». La culture scientifique, personnifiée alors par Comte, se détournait de ces doctrines «étrangères à la philosophie», et véritablement indignes des découvertes nouvelles. Le mérite de Taine, dans son livre sur l'Intelligence, est d'avoir voulu renouveler la psychologie en présentant «le premier essai sérieux pour remplacer par quelque chose de mieux la philosophie officielle[ [97]».
M. Taine reprit donc la tradition de Locke et de Condillac; il se proposa d'analyser les idées et les signes, d'étudier les phénomènes avant les facultés, de rentrer dans les faits, en dédaignant les développements littéraires et les descriptions de fantaisie. Il montra, non sans verve et sans malice, combien l'école spiritualiste était restée sans influence et sans autorité près des savants. Aussi revint-il au dix-huitième siècle, faisant sa part à l'idéologie, à l'analyse verbale, à la psychologie empirique, repoussant les hypothèses sur l'âme et sa nature; ce qui est purement la métaphysique, avec laquelle la psychologie, science naturelle, n'a rien de commun. Un de ses chapitres ne traite-t-il pas «De l'acquisition du langage chez les enfants[ [98]?» C'est ce qu'il avait déjà établi dans son spirituel pamphlet sur les Philosophes français, qui fit scandale en 1857. Rien d'étonnant si nous avons depuis vu quelques jeunes philosophes prendre Condillac pour sujet de thèses et d'études, sans se laisser arrêter par la forme assurément vieillie de ses travaux.
De nos jours encore, des savants comme Littré ont dit très haut les services que la philosophie de Condillac leur a rendus; et on a écrit un livre entier pour établir l'influence du Traité des sensations sur la psychologie anglaise contemporaine, celle de Herbert Spencer, de Bain, de Hamilton et de Stuart Mill[ [99].
D'où est donc venue la décadence de cette hégémonie incontestée?
Il est certain que lorsque Royer-Collard eut découvert Reid et les Écossais, que Laromiguière eut tenté une évolution,—que Cousin avec son ardeur et son éloquence transformera en une école toute nouvelle, séduisante par son éclectisme même et répondant très heureusement aux idées politiques du moment,—il fallut renoncer à cette philosophie dont on attaquait beaucoup plus les conséquences que les principes.
Maine de Biran, d'abord condillacien, ne commença à abandonner la philosophie sensualiste qu'en 1805; «il souleva alors le joug» et se forma une théorie très personnelle, tout entière fondée sur l'observation interne et l'étude très délicate et très élevée de la conscience.
Cousin lui-même débuta par faire une thèse toute pénétrée de la doctrine condillacienne. L'étude de la philosophie allemande de Kant et de Hegel l'inclina un moment au panthéisme; et c'est par la politique qu'il arriva à l'éclectisme, sorte de juste milieu sauvegardant tous les intérêts. Aussi est-ce au nom de ces principes qu'il a combattu la Philosophie sensualiste au dix-huitième siècle, par son cours de 1819, souvent réimprimé. Dans la préface de 1855, il écrivait:
«Dès qu'en métaphysique on n'admet pas d'autre principe que la sensation, on est condamné à n'admettre aussi d'autre principe de morale que la fuite de la peine ou la recherche du plaisir; il n'y a plus ni bien ni mal en soi; point d'obligation, point de devoir, partant point de droit... Et les nations, comme les individus, s'agitent en vain, roulant sans cesse de l'anarchie au despotisme et du despotisme à l'anarchie... Le sage, l'honnête, mais trop sceptique Locke amène à sa suite le systématique et téméraire Condillac: celui-ci à son tour fraye la route au fougueux et licencieux Helvétius, à l'élégant et froid Saint-Lambert, auxquels succèdent les théoriciens de l'anarchie.»