Toute la philosophie de Condillac est dans cette déclaration qui précède son premier livre. De ce jour, jusqu'à la fin de sa carrière,—puisque la Logique est de 1778-1780 et que la Langue des calculs n'a été publiée qu'après sa mort,—il ne fera que développer la même thèse; il sera l'homme d'une seule idée. Il est inutile de chercher à percer tous les mystères, il faut voir les choses comme elles sont; toute entreprise spéculative est une chimère; l'observation et l'expérience suffisent. «J'ai trouvé, ajoute-t-il, la solution de tous les problèmes dans la liaison des idées, soit avec les signes, soit entre elles.»

Les péripatéticiens ont entrevu cette vérité; mais «aucun n'a su la développer». Bacon est peut-être le premier qui l'ait aperçue. Enfin, Locke l'a saisie et «il a l'avantage d'être le premier qui l'ait démontrée». Son ouvrage pourtant est «gâté par les longueurs, les répétitions et le désordre qui y règnent» et il s'est trop arrêté à combattre «l'opinion des idées innées», tandis qu'il suffit de détruire indirectement cette erreur.

Telles sont dans son Introduction les déclarations du jeune écrivain. Pour un début, elles ne manquaient point d'audace. Sa doctrine paraissait s'appuyer sur le mépris de ses devanciers. Il ne semble pas qu'elle ait beaucoup séduit au premier moment; mais, à force de la répéter, il l'imposa. Le titre même était tout un manifeste, l'auteur disant fièrement: Ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement humain.

Quel était ce «principe» nouveau, que Locke lui-même n'avait pas adopté? C'était de tirer toutes les opérations de l'âme d'une simple perception; c'était de rejeter une proposition vague, une maxime abstraite, une supposition gratuite, et de s'en tenir à une expérience constante, dont toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences.

Donc, la perception est «l'impression occasionnée dans l'âme par l'action des sens». Mais Locke, ajoute Condillac, a passé trop légèrement sur l'origine de nos connaissances, et c'est la partie qu'il a le moins approfondie. «Il suppose, par exemple, qu'aussitôt que l'âme reçoit des idées par les sens, elle peut à son gré les répéter, les composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et se faire toutes sortes de notions complètes. Mais il est constant que, dans l'enfance, nous avons éprouvé des sensations longtemps avant d'en savoir tirer des idées. Ainsi, l'âme n'ayant pas dès le premier instant l'exercice de toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet exercice et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche, ou ait essayé de suppléer à cette partie de son ouvrage; peut-être même que le dessein d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître d'une simple perception, est si nouveau, que le lecteur a de la peine à comprendre de quelle manière je l'exécuterai[ [11]

L'opération par laquelle notre conscience, par rapport à certaines perceptions, les augmente si vivement, qu'elles paraissent les seules dont nous ayons pris connaissance, il l'appelle attention.

Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils occasionnent en nous se lient avec le sentiment de notre être et avec tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là il arrive que, non seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou affectant un être qui est constamment le même, nous.

La conscience est donc le sentiment qui donne à l'âme la connaissance de ses perceptions et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se passe en elle[ [12].

Ce n'est point une faculté spéciale: perception et conscience ne doivent être prises que pour une seule opération sous deux noms. Nous sentons notre pensée, nous la distinguons de ce qui n'est pas elle. Mais, pour qu'il y ait conscience, il faut changement d'état, c'est-à-dire un contraste ou choc mental; autrement dit, la conscience consiste dans la perception d'une différence: et c'est surtout dans l'action que se manifeste cette perception. On peut observer, comme l'a fait M. Dewaule, que Condillac a ici devancé les psychologues anglais du dix-neuvième siècle, Hamilton, Bain, Herbert Spencer, qui ont repris ses idées en les développant[ [13]. L'attention, s'appuyant sur la conscience, donne encore naissance à plusieurs autres opérations: l'imagination, qui retrace les objets qu'on a déjà vus, et la mémoire, qui nous donne une idée abstraite de la perception; la liaison que l'attention met entre nos idées[ [14]. Puis, la manière d'appliquer de nous-mêmes notre attention tour à tour sur divers objets, ou aux différentes parties d'un seul, est ce qu'on appelle réfléchir. On voit sensiblement comment la réflexion naît de l'imagination et de la mémoire[ [15].

Condillac établit ainsi l'unité de principe qu'il avait annoncée; et toute la seconde partie de son ouvrage est consacrée à une théorie qui lui est propre et qu'il reproduira dans tous ses ouvrages, celle du langage considéré comme l'instrument indispensable de la pensée humaine.Il ne se borne pas à signaler les rapports généraux de la pensée et des signes, il montre quelles opérations de l'esprit seraient impossibles sans le secours du langage: