«Aussitôt qu'un homme commence à attacher des idées à des signes qu'il a lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci acquise, il commence à disposer par lui-même de son imagination et à lui donner un nouvel exercice; car, par le secours des signes qu'il peut rappeler à son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent les idées qui y sont liées. Dans la suite, il acquerra d'autant plus d'empire sur son imagination, qu'il inventera davantage de signes, parce qu'il se procurera un plus grand nombre de moyens pour l'exercer. Voilà où l'on commence à apercevoir la supériorité de notre âme sur celle des bêtes; car il est constant qu'il ne dépend point d'elles d'attacher leurs idées à des signes arbitraires...»
Dans cette partie de son livre fort différente de la première qu'il a intitulée: «Du langage et de la méthode», Condillac fait appel à l'histoire, à l'érudition, aux littératures même, pour étudier l'origine et les progrès du langage; il examine successivement la prosodie des langues anciennes, la déclamation, la musique, les mots et leur signification, l'écriture, le génie des langues. Il y a là des observations, très curieuses pour le temps, et des vérités de toutes les époques. Le caractère des langues est selon lui une raison de la supériorité des écrivains; et, faisant un retour sur notre grand siècle littéraire, il écrit:
«Le moyen le plus simple pour juger quelle langue excelle dans un plus grand nombre de genres, ce serait de compter les auteurs originaux de chacune. Je doute que la nôtre eût par là quelque désavantage[ [16].»
Ces travaux sur le langage et sur les signes n'ont pas sans doute été étrangers au style si clair, si plein d'expressions justes, si bref et si concis que Condillac s'était formé. Rien de plus contraire à notre manière de traiter un sujet que le procédé habituel de Condillac. Ses ouvrages sont courts, mais divisés en livres, chapitres, paragraphes, d'une ordonnance parfaite. Aucun développement pouvant séduire l'esprit ou le cœur, aucun artifice de composition. C'est une suite de théorèmes, qui s'enchaînent et se démontrent les uns après les autres avec une précision toute mathématique. Il ne s'adresse jamais qu'à la raison. C'est le triomphe de la Logique.
Le Traité des systèmes, qui parut en 1749, était pour un jeune homme une entreprise encore plus hardie. Ce livre n'est autre chose qu'une critique virulente de la philosophie qui régnait alors, dont les chefs étaient presque contemporains, que les anciens du moins avaient personnellement pu connaître. Sous prétexte de combattre les «systèmes abstraits» ou «hypothétiques» et d'exalter l'expérience, l'auteur condamne tout le dix-septième siècle avec une âpreté souvent excessive.
Selon lui, il y a trois sortes de principes abstraits en usage. Les premiers sont des propositions générales, exactement vraies dans tous les cas. Les seconds sont des propositions vraies par les côtés les plus frappants et que pour cela on est porté à supposer vraies à tous égards. Les derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre les choses de nature toute différente... Ainsi, parmi ces principes, les uns ne conduisent à rien et les autres ne mènent qu'à l'erreur.
Condillac veut faire sentir «que la philosophie et l'homme du peuple s'égarent par les mêmes causes». Et parmi ces causes, celle sur laquelle il revient le plus souvent, c'est qu'on ne s'entend pas sur la signification des mots. Il en donne beaucoup d'exemples ingénieux.
Vous dites par exemple à un aveugle-né que l'écarlate est une couleur brillante et éclatante; et le malheureux, après bien des méditations sur les couleurs, croit apercevoir dans le son de la trompette l'idée d'écarlate. Il avait raisonné ainsi: «J'ai l'idée d'une chose brillante et éclatante dans le son de la trompette. L'écarlate est une chose brillante et éclatante. Donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son de la trompette».
Sans doute il ne fallait que lui donner des yeux pour lui faire connaître combien sa confiance était mal fondée. Il en est de même de l'idée fausse qu'on se fait en utilisant pour des choses différentes le mot harmonie et le mot sons. Rien n'est plus équivoque que le langage mal employé ou les métaphores qu'on prend à la lettre et qui font tomber dans des erreurs ridicules. Et de même, si l'on veut entendre certains philosophes, «il faut mettre une grande différence entre concevoir et imaginer, et se contenter d'imaginer la plupart des choses qu'ils croient avoir conçues».
Ce n'est donc pas l'abstrait; mais c'est le concret, l'observé, qu'il faut envisager, si l'on veut éviter le péril, et c'est pour avoir suivi les vieux «systèmes» que les philosophes antérieurs au dix-huitième siècle, antérieurs à Locke et à Condillac, se sont trompés.