Sans les passer tous en revue, l'auteur en examine quelques-uns et réfute leurs doctrines avec des développements tantôt courts, tantôt longs.

Les idées innées de Descartes semblent à peine mériter une réfutation. Après avoir raillé sur leur nombre, sur leur évidence, Condillac conclut «que les philosophes, en parlant de la supposition des idées innées, ont trop mal commencé pour pouvoir s'élever à de véritables connaissances. Leurs principes appliqués à des expressions vagues ne peuvent enfanter que des opinions ridicules et après ne se défendront de la critique que par l'obscurité qui doit les environner».

On doit croire que Malebranche lui était plus sympathique que Descartes: après avoir réfuté sa vision en Dieu, il fait de lui une sorte de portrait littéraire avec des grâces de style qui ne sont pas dans sa manière ordinaire:

«Malebranche était un des plus beaux esprits du dernier siècle: mais malheureusement son imagination avait trop d'empire sur lui. Il ne voyait que par elle, et il croyait entendre les réponses de la sagesse incréée, de la raison universelle, du verbe. A la vérité, quand il saisit le vrai, personne ne lui peut être comparé. Quelle sagesse pour démêler les erreurs des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cœur! Quelle touche, quand il peint les différents caractères de ceux qui s'égarent dans la recherche de la vérité! Se trompe-t-il lui-même? C'est d'une manière si séduisante, qu'il paraît clair jusque dans les endroits où il ne peut s'entendre.»

La critique de Leibniz et des Monades est une des plus pénétrantes qu'on puisse lire. L'analyse de la première partie de l'Éthique est de même aussi exacte que complète; et son jugement sur le Spinozisme semble, eu quelque sorte, définitif, bien qu'il soit le premier en date. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'ici Condillac ne s'en tient pas à la doctrine et qu'il va jusqu'aux conséquences.

«Une substance unique, indivisible, nécessaire, de la nature de laquelle toutes choses suivent nécessairement, comme des modifications qui en expriment l'essence, chacune à sa manière: voilà l'univers selon Spinoza. L'objet de ce philosophe est donc de prouver qu'il n'y a qu'une seule substance, dont tous les êtres, que nous prenons pour autant de substances, ne sont que les modifications; que tout ce qui arrive est une suite également nécessaire, et que, par conséquent, il n'y a point de différence à faire entre le bien et le mal moral.»

Un chapitre entier est consacré à l'ouvrage, bien oublié aujourd'hui, intitulé: De la prémotion physique, ou de l'action de Dieu sur la création. Il n'avait pas moins de deux volumes et était d'un certain Père Boursier, que Condillac traite assez légèrement. «C'est grand dommage, dit-il, que son système me soit inintelligible; c'est dommage que l'auteur ne puisse donner aucune idée de ces êtres qu'il fait valoir et qu'il multiplie avec tant de prodigalité.» Le principe dont il se sert, que nous connaissons le fini par l'infini, n'est-ce pas toujours l'erreur qu'a produite le préjugé des idées innées? Le système des Cartésiens est peu philosophique! «Au lieu d'expliquer les choses par des causes naturelles, ils font à chaque instant descendre Dieu dans la machine, et chaque effet paraît produit comme par miracle.» Et comme conclusion, Condillac s'écrie: «Que les théologiens ne se bornent-ils à ce que la foi enseigne, et la philosophie à ce que l'expérience apprend!»

Un exposé si pratique, si clair et si brillant par moments devait plaire aux contemporains. Voltaire écrivait dans le Dictionnaire philosophique: M. l'abbé de Condillac rendit un très grand service à l'esprit humain, quand il fit voir le faux de tous les systèmes. Si on peut espérer de rencontrer un chemin vers la vérité, ce n'est qu'après avoir bien reconnu tous ceux qui crurent à l'erreur. C'est du moins une consolation d'être tranquille, de ne plus chercher quand on voit que tant de savants ont discuté en vain[ [17]

Diderot, dans sa fameuse Lettre sur les aveugles, parue l'année même, dit à Mme de Puisieux, en lui recommandant le Traité des systèmes, que l'auteur «vient de donner une nouvelle preuve de l'adresse avec laquelle il sait manier ses idées et de montrer combien il est redoutable pour les systématiques».

D'Alembert, dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, écrivait que «le goût des systèmes, plus propre à flatter l'imagination qu'à éclairer la raison, est aujourd'hui presque absolument banni de tous les ouvrages, un de nos meilleurs philosophes, l'abbé de Condillac, semblant lui avoir porté le dernier coup». Et il prenait dans le Traité, pour les mettre dans l'Encyclopédie, des parties tout entières.