De nos jours les critiques ont montré moins d'indulgence. M. Cousin, tout en pensant que cet ouvrage est «le meilleur» de Condillac, observe qu'on est toujours plus fort quand on attaque que quand on se défend; il signale un ton tranchant et dogmatique, qui va croissant à mesure que l'auteur s'enfonce davantage dans un système étroit et exclusif. Et il observe malicieusement qu'en attaquant avec raison les hypothèses philosophiques, Condillac se prépare à lui-même le plus formel démenti pour le jour où il aura recours, «pour mieux connaître l'homme réel, à l'hypothèse de l'homme-statue».

Damiron, qui a particulièrement étudié l'ouvrage[ [18], trouve qu'il n'y est pas tenu assez de compte du milieu historique où se sont formées les écoles philosophiques, subissant l'influence des lieux et des temps, se modifiant par le mouvement des idées, chacun profitant ainsi des travaux de ses devanciers. Et il ajoute que «le Traité des systèmes, qui aurait pu être une excellente introduction à l'étude de l'histoire de la philosophie, reste un livre imparfait, d'une érudition trop fermée et d'une critique qui n'a pas toujours elle-même l'étendue et la justesse qu'on aurait désirées et qui en auraient fait l'autorité». C'est une simple polémique, venant après une exposition théorique. Il est temps que Condillac se mette à composer une œuvre personnelle. Il y consacra cinq années.

CHAPITRE III
LE TRAITÉ DES SENSATIONS

L'esprit si clair et si précis de Condillac devait forcément l'amener à présenter ses théories d'une façon saisissante, mais un peu contraire, ce semble, aux principes mêmes de sa philosophie. Qu'il se soit fait en France le champion de la méthode expérimentale, c'est ce qui ressort de tous ses écrits. Bacon est son maître, aussi bien que Locke, et il vient d'attaquer vivement l'école de Descartes et ses abstractions; mais le jour où il veut faire éclater à tous les yeux la vérité de sa doctrine, il a recours aux moyens qu'il a lui-même combattus et se lance dans les hypothèses les plus difficiles à mettre d'accord avec l'expérience. Comment prouver que les idées ne nous viennent que par les sens? Comment déterminer la façon dont nous viennent les idées? Ce n'est pas chose facile; car il faut nous mettre à la place d'un enfant qui vient de naître et interroger une intelligence qui n'existe pas encore.

«Nous ne saurions, dit Condillac, nous rappeler l'ignorance dans laquelle nous sommes nés: c'est un état qui ne laisse pas de trace après lui. Nous ne nous souvenons d'avoir ignoré que ce que nous nous souvenons d'avoir appris; et, pour remarquer ce que nous apprenons, il faut déjà savoir quelque chose... Dire que nous avons appris à voir, à entendre, à goûter, à sentir, à toucher paraît le paradoxe le plus étrange: il semble que la nature nous a donné l'entier usage de nos sens à l'instant même qu'elle les a formés[ [19]

C'est pour essayer de se rendre compte de la génération première de nos idées que Condillac a imaginé sa statue. Ou plutôt, l'invention n'est pas de lui. Dans la dédicace de son ouvrage à Mme la comtesse de Vassé, il lui rappelle délicatement la part qu'y a prise une personne qui lui était chère, ajoutant qu'il invoque sa mémoire pour jouir tout à la fois et du plaisir de parler d'elle et du chagrin de la regretter; et il souhaite que ce monument perpétue le souvenir de cette amitié mutuelle et de l'honneur qu'il aura eu d'avoir part à l'action de l'un et de l'autre.

Cette personne à laquelle Condillac reporte tout l'honneur de l'invention est Mlle Ferrand. «Elle m'a éclairé, dit-il, sur les principes, sur le plan et sur les moindres détails; et j'en dois être d'autant plus reconnaissant, que son projet n'était ni de m'instruire ni de me faire faire un livre et qu'elle n'avait d'autre dessein que de s'entretenir avec moi de choses auxquelles je prenais quelque intérêt... Si elle avait pris elle-même la plume, cet ouvrage prouverait mieux quelles étaient ses volontés. Mais elle avait une délicatesse qui ne lui permettait même pas d'y penser. Contraint d'y applaudir, quand je considérais les motifs qui en étaient le principe, je l'en blâmais aussi, parce que je voyais dans ses conseils ce qu'elle aurait pu faire elle-même. Ce traité n'est donc que le résultat de conversations que j'ai eues avec elle, et je crains bien de n'avoir pas toujours su présenter ses pensées sous leur vrai jour... La justice que je rends à Mlle Ferrand, je n'oserais la lui rendre si elle vivait encore. Uniquement jalouse de la gloire de ses amis, elle n'aurait point reconnu la part qu'elle a eue à cet ouvrage; elle m'aurait défendu d'en faire l'aveu, et je lui aurais obéi...[ [20]

En lisant ces sentiments un peu compliqués, exprimés dans un style harmonieusement cadencé, on dirait une page des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Ce qu'était Mlle Ferrand, l'Égérie des philosophes du dix-huitième siècle, il est assez difficile de le dire, les contemporains en ayant peu parlé. Grimm a écrit d'elle un peu dédaigneusement: «Mlle Ferrand était une personne de peu d'esprit, d'un commerce assez maussade, mais elle savait la géométrie.»