«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail et peine que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon vostre désir, aiant esté bien fâchée de l'inconvénient survenu au grand bateau, et de la perte que vous avez faite du pauvre amiral; car je ne doute point que ne soiés bien empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise, et du commandement qu'il vous plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist à Dieu, prendre l'air jusques à La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant à vostre fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit dangereuse à passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse. Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandiés, à messieurs les estats, et l'édict de paix de France. Dieu veuille que vous en aiés bientost des nouvelles, à vostre contentement, duquel le mien dépent entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre soing. A Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir.
»Vostre très humble et très obéyssante femme tant que vivera,
»C. de Bourbon.»
Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude avec laquelle la princesse suivait la marche générale et le détail des événements auxquels son mari était mêlé; elle est, en outre, un indice de la confiance qu'inspiraient à Guillaume la capacité et le zèle de sa femme à soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui désignait.
Par là se révèle implicitement, dans son application à un cas particulier, la salutaire résolution prise par le prince, d'associer, en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée compagne aux plans et aux actes d'une carrière politique et religieuse, dans les péripéties de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un précieux appui.
Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net, que le rôle dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela même trop réservée pour s'immiscer, ne fût-ce que par la plus faible initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait guère de la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce que, çà et là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il était frappé de la justesse de ses réponses; si bien que, peu à peu, dans l'intimité de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude de passer des amples confidences à de sérieuses demandes de conseils. En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité de ces conseils, qu'il les savait inspirés par un cœur généreux et par un esprit supérieur, à la rare sagacité duquel s'alliait constamment, dans leur expression, une touchante modestie.
Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé, Charlotte de Bourbon eut du moins recouvré assez de force pour pouvoir affronter les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprès de son mari, qui accueillit avec joie sa présence; car une formidable accumulation de soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout autre personne, en alléger le fardeau.
Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et de Zélande par l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé dans ses pouvoirs par une seconde assemblée, en 1576, Guillaume n'avait rencontré, ni dans les états, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait fait appel pour la défense commune, le concours que ses sages directions et son dévouement méritaient.
D'un autre côté, par condescendance pour une opinion généralement émise, sans que du reste il la partageât, il s'était plié à l'accomplissement de démarches ayant pour objet d'obtenir du gouvernement anglais cet appui d'une puissance étrangère, dont la recherche avait été décidée par l'assemblée de 1575; mais ces démarches étaient demeurées infructueuses.
La paix dite de Monsieur[125] ayant été conclue en 1576, il avait jugé l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance sur laquelle il croyait pouvoir compter, des négociations dont le but était d'investir le duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à exercer dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées à terme.
Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zélande, dans leur isolement, s'était aggravée, de jour en jour, lorsque, vers la fin de juin 1576, la perte de Ziricksée se dressa devant elles comme un sinistre présage de leur ruine prochaine. Toutefois ce présage se trouva inopinément démenti par le fait même des vainqueurs de Ziricksée. En effet, qu'advint-il?