CHAPITRE VIII
Traité conclu avec le duc d'Anjou au Plessis-lez-Tours.—Sinistres desseins de Philippe II à l'égard du prince d'Orange.—Circulaire adressée par Farnèse aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des ordres de Philippe II.—Ban fulminé par Philippe II contre Guillaume de Nassau.—Correspondance de Charlotte de Bourbon avec son mari pendant une absence de celui-ci.—Relations affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay et Hubert Languet.—Mort de ce dernier.—Guillaume de Nassau rédige une Apologie en réponse au Ban de Philippe II.—Il la communique aux états généraux. Langage qu'il leur tient.—Réponse des états généraux.—Lettre de Guillaume de Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son Apologie à la plupart des souverains et des princes de l'Europe.—Citation de quelques-uns des principaux passages de l'Apologie.—Impression produite en Europe par ce mémorable document.—Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement de Charlotte de Bourbon.
Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un prince étranger, sous la protection duquel les Pays-Bas pourraient être efficacement placés. Après maintes délibérations sur la conclusion desquelles les sages conseils de Guillaume de Nassau pesèrent d'un grand poids, il fut décidé, en juin 1580, que le gouvernement général des provinces serait déféré au duc d'Anjou sous certaines conditions.
En conséquence, les états de certaines provinces, tels notamment que ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, qui assumaient sur eux la responsabilité d'une ferme initiative, s'assemblèrent à Anvers, et résolurent, le 12 août, d'envoyer au duc une députation, munie de pleins pouvoirs pour traiter avec lui. Cette députation avait pour chef Marnix de Sainte-Aldegonde.
Arrivés en France, les députés conclurent, le 29 septembre, au Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autorisé à cet effet par le roi, son frère, un traité qui, postérieurement à la conférence de Fleix, fut ratifié, à Bordeaux, avec quelques additions, et suivi de la publication d'un manifeste dans lequel le prince français se disait résolu à délivrer les Pays-Bas du joug de l'étranger.
Cependant, à quoi Philippe II employait-il, dans ces mêmes pays, son principal agent, sur le concours duquel il comptait, pour le strict accomplissement de ses sinistres desseins à l'égard du prince d'Orange?
Farnèse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin 1580, aux gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire suivante[233]:
«Mon cousin, très chers et bien aymez! comme le roy mon seigneur, par deux réitérées lettres siennes nous ayt mandé bien expressément de faire incontinent publier ès pays de pardeçà la proscription et ban icy joint, à l'encontre de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons laisser, pour obéyr, au commandement de Sa Majesté, de vous l'envoyer, vous requérant et néantmoins, au nom et de la part de Sa Majesté, ordonnant, qu'incontinent ceste veue, ayez à le publier et faire publier par toutes les villes et places de vostre ressort et juridiction en la manière accoustumée, afin que personne n'en puisse prétendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A tant, mon cousin, très chers et bien aimez, nostre Seigneur vous ait en garde. De Mons, le 15e jour de juing 1580. (signé): Alexandre.»
Le ban fulminé contre Guillaume, et mentionné dans cette circulaire, portait la date du 15 mars 1580; l'arme, ainsi forgée à loisir était donc, depuis trois mois environ, tenue en réserve par Philippe II, qui épiait le moment où il pourrait, le plus sûrement, en frapper sa victime.
Dans cet odieux factum, le tyran espagnol taxait le prince d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir été le promoteur de la requête, de la destruction des images, de la profanation des choses saintes, des prédications hérétiques; «d'avoir, du vivant de sa seconde femme, épousé une religieuse et abbesse bénie solennellement de main épiscopale, qu'il tenoit encore auprès de luy; chose la plus déshontée et infâme qui pût être, non seulement selon la religion chrétienne, mais aussi par les lois romaines, et contre toute honnêteté;» d'avoir soulevé la Hollande et la Zélande; d'y avoir introduit la liberté de conscience; de s'être fait nommer Ruart; d'avoir lutté contre les gouverneurs nommés par le roi; d'avoir constitué l'union d'Utrecht, et d'avoir fait échouer les négociations de Cologne.