«Comme gens forcenez, ils s'adressent à mon fils, jeune enfant escollier, et, contre les privilèges de l'université, le tirent violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance faite par l'université, ce barbare de Vergas respond barbarement: Non curamus vestros privilegios. Ils le tirent hors de Brabant, contre les privilèges du païs, contre le serment du roi, et l'envoient en Espaigne pour l'esloigner de moi qui suis son père, et jusques à présent détiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement, quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi indigne non seulement de ma race et du nom que je porte, mais aussi du nom de père, si je n'emploioi tout le sens et tous les moïens que Dieu m'a donnez, pour essaier de le retirer de ceste misérable servitude, et me faire réparer un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant desnaturé que je ne sente les affections paternelles, ni si sage, que souvent le regret d'une si longue absence de mon fils ne se présente à mon entendement.»

Au reproche d'être le promoteur de la liberté religieuse dans les Pays-Bas, le prince répond:

»Ils entrelassent que j'ai procuré la liberté de conscience: s'ils entendent que j'ai faict ouverture à telles impiétez qui se commettent ordinairement en la maison du prince de Parme, où l'athéisme et aultres vertus de Rome sont jeu, je respons que c'est chez les héritiers du seigneur Pierre-Louys qu'il fault chercher telle liberté ou plustost licence effrénée. Mais je confesserai bien que la lueur des feus esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a jamais esté agréable à mes yeux, comme elle a resjoui la veue du duc d'Albe et des Espaignols, et que j'ai esté d'advis que les persécutions cessassent au Païs-Bas. Je vous confesserai dadvantage, affin que les ennemis cognoissent qu'ils ont affaire à une partie qui parle rondement et sans fard, à savoir que le roi, quand il partist de Zélande, lieu dernier qu'il laissa en ce païs, me commanda de faire mourir plusieurs gens de bien, suspects de la religion, ce que je ne voulus faire et les en advertis eus mesmes, sachant bien que je ne le pouvoi faire en saine conscience, et qu'il falloit plustost obéir à Dieu que non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce que bon leur semblera, je sçai que plusieurs peuples et nations qui les valent bien, et qui ont appris que par les feus et les glaives on n'advance rien, me loueront et approuveront mon faict. Mais puisque vous, messieurs, avec le consentement universel du peuple l'avez depuis approuvé, en condamnant la rigueur des placarts et faisant cesser ces cruelles exécutions, je n'ai aulcun soulci de ce que les Espaignols et leurs adhérens en murmurent... Ils jettent des blasmes infinis sur nostre religion, ils nous appellent hérétiques; mais il y a si longtemps qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu venir à bout, que ces injures ne méritent aulcune response.»

Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume à l'adresse de l'instigateur des assassins, et du rémunérateur de leurs crimes!

«Ores que je ne cognoi au monde impudence effrontée qui soit à comparer à celle des Espaignols, toutesfois je ne me puis assez esmerveiller qu'ils ont esté si invereconds, d'oser publier devant toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent à pris un chef libre et francq, qui ne les a jamais, Dieu merci, redoubtez, mais qu'ils y adjoustent encore telles récompenses si barbares et si esloignées de toute reigle d'honnesteté et d'humanité, à sçavoir, en premier lieu, qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si généreus, s'il n'estoit noble. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit exécuté un si meschant acte (ce que j'espère Dieu ne vouldra permettre) seroit de race noble, pensez-vous qu'il y ait gentilhomme au monde, je dis entre les nations qui sçavent que c'est de noblesse, qui voulust seulement manger avec un si lasche, meschant et si scélérat, qui auroit tué pour argent un homme, voire le moindre et le plus abject qui se puisse trouver? Que si les Espaignols tiennent tels gens pour nobles, si tel est le chemin de l'honneur en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que tout le monde croit la plus grande part des Espaignols, et principalement ceus qui se disent nobles, estre du sang des marraus et des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs ancestres, qui ont faict marché, à baux deniers comptants, de la vie de Nostre Saulveur: ce qui me faict prendre plus patiemment ceste injure. En second lieu, ils lui pardonnent tout délict et forfaict, quelque grief qu'il puisse estre. Mais s'il avoit arraché la religion chrestienne de l'un de ses roïaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en Espaigne? Or, puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier que d'attenter sur mes biens, sur ma vie et sur mon honneur, et pour avoir plus de tesmoings de son injustice et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et en tant de langues, je n'eusse pû désirer, pour mon très grand advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres ornemens que ceus-ci, à sçavoir d'anoblir pour me tuer, non seulement des vilains et infames, mais aussi des plus meschantes gents et des plus exécrables de la terre, et donner telle récompense et si honorable à une tant insigne vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus propre pour vérifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels moïens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, rémissions de crimes énormes, anoblissement de meschants, opprimer le défenseur de la liberté d'un peuple vexé cruellement et tyranniquement? Je ne doubte, messieurs, que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens, osté l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast à tout le monde matière pour cognoistre son cœur envenimé contre ce païs et contre nostre liberté, d'aultant qu'il n'estime rien tout acte, quelque meschant et détestable qu'il puisse estre, au prix de la mort de celui qui vous a servi jusques à présent et si fidèlement. Et encores il n'a point de honte de mesler en tels sacrilèges le nom de Dieu, se disant son ministre! Le ministre doncq a il ceste puissance, non seulement de permettre ce que Dieu a défendu, mais de le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et remission de crimes? Et de quels crimes? De tous crimes, quelque griefs qu'ils puissent estre. Mais je ne doubte que Dieu, par son très juste jugement, ne face tomber la juste vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et qu'il ne maintienne par sa grande bonté mon innocence et mon honneur, de mon vivant et envers la postérité. Quant à mes biens et à ma vie, il y a long temps que je les ai dédiez à son service; il en fera ce qu'il lui plaira, pour sa gloire et pour mon salut.»

Un noble cœur pouvait seul inspirer ces pathétiques et admirables paroles, par lesquelles se termine l'apologie:

«Quant à ce qui me touche en particulier, vous voiez messieurs, que c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle avecq tel pris et si grande somme d'argent ils ont vouée et déterminée à la mort, et disent pendant que je serai entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust à Dieu, messieurs, ou que mon exil perpétuel, ou mesme ma mort, vous peut apporter une vraie délivrance de tant de maus et de calamitez, que les Espaignols, lesquels j'ai tant de fois veu délibérer au conseil, deviser en particulier, et que je cognoi dedans et dehors, vous machinent et vous apprestent. O que ce bannissement me seroit dous, que cette mort me seroit agréable. Car pourquoi est-ce que j'ai exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu mes propres frères, que j'aimoi plus que ma vie? Est-ce pour en trouver d'autres? Pourqui ai-je laissé mon fils si longtemps prisonnier, mon fils, dis-je, que je dois tant désirer, si je suis père? M'en pouvez-vous donner un autre, ou me le pouvez-vous restituer? Pourquoi ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris, quel loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont parvenus pour vostre service jusques à la vieillesse et la ruine de tous mes biens, sinon de vous acquérir et acheter, s'il en est besoing, au pris de mon sang, une liberté. Si doncq vous jugez, messieurs, ou que mon absence, ou que ma mort mesme vous peult servir, me voilà prest à obéir: commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la terre, j'obéirai. Voilà ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre bien, salut et conservation de vostre république. Mais si vous jugez que ceste médiocrité d'expérience et d'industrie qui est en moi, et que j'ai acquise par un si long et si assiduel travail; si vous jugez que le reste de mes biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je vous dédie le tout et le consacre au païs), résolvez-vous sur les points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque amour à la patrie, que j'aie quelque suffisance pour conseiller, croiez que c'est le seul moien pour nous garantir et délivrer. Cela faict, allons ensemble de mesme cœur et volonté, embrassons ensemble la défense de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures de conseil, ne désirant rien plus que de le suivre: et ce faisant, si encores vous me continuez ceste faveur que vous m'avez portée par ci-devant, j'espère moiennant vostre aide et la grâce de Dieu, laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant et en choses si perplexes, que ce qui sera par vous résolu pour le bien et conservation de vous, vos femmes et enfans, toutes choses saintes et sacrées, je le maintiendrai.»

L'histoire rend hommage à l'inébranlable constance avec laquelle Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'était solennellement engagé à soutenir.

Le proscripteur et le proscrit ayant parlé, l'opinion publique se prononça en faveur du second contre le premier; et l'arrêt émané d'elle contribua puissamment à rendre plus étroite désormais l'alliance entre celles des provinces qui aspiraient à secouer le joug de l'Espagne et l'homme éminent qu'elles considéraient, à bon droit, comme leur plus ferme appui, comme leur prochain libérateur.

Cette alliance était, sans doute, pour Guillaume, une grande force; mais une force plus grande encore pour lui était celle qu'il puisait dans de saintes inspirations, au foyer domestique, là où un noble cœur de femme, qui s'était consacré à lui, exerçait en secret, avec une exquise délicatesse, le touchant privilège de le seconder dans l'accomplissement de sa haute mission. Plus cette mission venait de grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un Philippe II, plus Charlotte de Bourbon, digne confidente des pensées et des sentiments de Guillaume se sentit heureuse et fière d'être sa compagne, et, comme telle, de partager, avec la fidélité d'une profonde affection, les labeurs, les angoisses, les périls de sa généreuse carrière.