«Quand j'ai entendu, lui disait-elle[253], vostre arrivée à Calais, quy n'a esté que depuis ier seulement, je suis demeurée en extrême désir que vostre voïage d'Engleterre me peust aporter tant d'heur et de bien, qu'à vostre retour, vous puissiés passer par Zellande où j'espère, sy Dieu me continue la santé, de me pouvoir trouver, pour avoir cest honneur de vous voir; vous suppliant très humblement, s'il est possible, de me vouloir accorder ma requeste, et me pardonner sy je ne puis avoir tel respect que je doibs aux affaires que vous négociés, car l'affection que j'ay d'estre honorée de vostre présence ne me le permect point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en doibs espérer et le temps que vous repasserez, car je ferois en sorte, s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre frère, se trouveroit à Middelbourg, en Zélande, pour participer à ce mesme heur, et pour vous ofrir son service et tant mieulx confirmer l'amitié que vous avez ensemble etc.
»P.S.—Je vous suplie de me mander comme vous vous trouvés, depuis avoir passé la mer; car, ne l'aiant point encore faict, je craignois que vous ne vous trouviés mal.»
Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, à son tour, disait au prince dauphin[254]: «J'ay esté bien aise d'entendre, par les lettres qu'il vous a pleu d'escrire à ma femme, que vous estes en bonne disposition, et encore plus des grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de la royne d'Angleterre, qui me fait espérer une bonne et heureuse issue de l'affaire que vous avez, de présent, entre mains, vers Sa Majesté, et dont il ne peut réussir qu'un grand bien en toute la chrestienté, lequel aussi, comme je m'y attends, redondra aussi sur nous. J'eusse bien désiré que la commodité de vos affaires, et principalement de l'honorable charge que vous avez, vous eût pû permettre nous faire cest honneur de venir voir ce pays, auquel je me fûsse efforcé de vous y faire bonne chère et vous rendre l'honneur qui vous appartient; mais d'aultant que personne n'en peult mieux juger que vous mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner, espérant, si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grâce, une aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je désireray bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, de pouvoir advancer de mesmes, en ceste occasion.» Séparée de la princesse, sa sœur, depuis bien des années, la duchesse de Bouillon tenait à se dédommager de cette privation, au moins en partie, en faisant visiter par ses fils la tante qu'elle aimait à leur représenter, ainsi qu'à sa fille, comme ayant pour eux trois une affection maternelle. Telle était, en effet, celle que Charlotte de Bourbon avait vouée à ses neveux et à sa nièce. Saisissant donc avec ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, du désir de voir ses fils quitter momentanément l'Angleterre pour se rendre dans les Pays-Bas, la princesse écrivit aussitôt au prince dauphin[255]:
«Depuis la dernière depêsche que je vous ai faicte, j'ai encore receu des lettres de madame la duchesse de Bouillon, nostre sœur, où elle me faict entendre le désir qu'elle auroit que messieurs de Bouillon, nos nepveux, pendant vostre séjour en Angleterre, peussent prendre la commodité de venir veoir monsieur le prince, leur oncle, et moy sy vous plaisoit de me faire tant d'honneur de leur permettre et l'avoir agréable, dont tant pour estre asseurée en cest endroit, de sa vollonté, que pour le très grand désir que j'ay d'avoir cest heur de les voir, j'entreprendray de vous supplier très humblement de leur vouloir permettre de faire ce voïage, ce que j'eusse souhaité infiniment eûst peu estre en vostre compagnye. Mais si tant d'honneur et de bien ne m'est permis, à cause de la négociation que vous traictés, j'espère que n'estant mesdits sieurs de Bouillon nos nepveux en cest endroict à rien astreints qu'à suivre vos commandemens, il vous plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier la très humble requeste que je vous en fais, etc.»
Guillaume joignit ses instances à celles de sa femme, au sujet de ses neveux, auprès de François de Bourbon, par l'envoi de ces lignes[256]:
«D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez à traicter avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, je doubte que vos affaires pourroient bien tirer en longueur, et mesme, pour raison de vostre charge, que vous ne pourrez faire cest honneur à moy et à ma femme de nous venir voir jusque en ce païs, ce que toutefoys je désireray fort que Dieu m'eust faict la grâce d'avoir cest honneur, je vous supplie bien humblement me vouloir accorder, et à ma femme, que messieurs nos nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le temps jusques en ce païs; ce que je sçay aussy que madame de Bouillon prendra à plaisir et contentement, ainsi qu'elle escrit à ma femme, moiennant que ce soit vostre plaisir de leur vouloir accorder; de quoy derechef je vous en prie, et je me tiendray obligé à vous en rendre humble service.»
Rien n'établit que François de Bourbon et ses neveux soient venus dans les Pays-Bas, à l'époque dont il s'agit, ainsi que le désiraient si vivement la princesse et le prince.
D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent à La Haye. Le docteur Forestus, qui leur était fort attaché, ne manqua pas de quitter sa résidence habituelle de Delft, pour aller les y voir. Il a pris le soin de consigner, dans l'un de ses écrits, l'expression du plaisir qu'il éprouva à se retrouver auprès d'eux, et surtout à recevoir des gracieuses mains de la princesse le charmant cadeau de deux objets d'art, en souvenir des bons soins que le prince avait naguère obtenus de lui, à Delft. Il se montra extrêmement reconnaissant de la bonté de Charlotte de Bourbon à son égard[257].
Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement qui eut lieu, en 1581, entre le duc de Montpensier et la princesse, sa fille.
Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit Charlotte de Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait désormais l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama noblement, à la face de la France et de l'Europe, l'approbation, sans réserve, qu'il donnait à l'union de sa fille avec le prince d'Orange, et le respect dû par chacun à la dignité morale de la princesse et du prince, dont il tenait à honneur d'être le père.