«Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous ne soyez desireux de connaître comment les choses se sont passées ici, depuis la nouvelle que vous avez reçue hier de la tentative d'assassinat sur la personne de Son Excellence. En conséquence, nous n'avons pas voulu nous dispenser de vous mander par la présente que quelques complices de l'assassin ont été arrêtés ici hier, et que la situation de Son Excellence n'est jusqu'à présent, Dieu en soit loué, pas empirée. D'après l'opinion et le jugement des médecins et des chirurgiens, la blessure n'est pas mortelle, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une fièvre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin ayant été tué sur la place, on transporta immédiatement son cadavre sur un échafaud, devant l'hôtel de ville, où on le reconnut comme étant celui de Jean Jauréguy, sous-caissier du sieur Gaspard Anastro, marchand espagnol, parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier, pour Calais. Aussitôt on arrêta, à son domicile, tous les domestiques qui s'y trouvèrent, et entr'autres un prêtre qui a avoué avoir entendu, hier avant midi, la confession du meurtrier et lui avoir administré la communion, après qu'il l'eut absous du crime qu'il se proposoit de commettre. De plus, il a encore avoué que, pendant la semaine passée, il a dit, tous les jours, la messe et des prières pour la réussite du projet. Et afin de donner à l'assassin plus de force pour accomplir son crime, ce prêtre lui avait attaché au cou un agnus Dei et un petit cierge béni, sous lequel était lié un billet renfermant divers caractères inconnus; tous ces objets ont été trouvés sur le meurtrier. On a encore accusé de complicité, ou du moins comme paraissant ne pas avoir ignoré le complot, un autre caissier appartenant à la même maison, ainsi qu'un sieur Adrien de la Maça et son domestique. Ils sont tous arrêtés et on les interroge sévèrement, il est à espérer qu'on découvrira encore d'autres coupables. Conformément aux ordres de Son Alteze, quelques-uns d'entre nous ont été désignés pour assister, conjointement avec le magistrat de cette ville, à l'interrogatoire des prisonniers. Nous ne manquerons pas de vous informer de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous devons penser de cette conspiration.»

L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero et Timmermann furent condamnés à mort, le 27 mars, et exécutés le lendemain.

Avant leur exécution, Guillaume de Nassau, toujours généreux à l'égard de ses ennemis, avait écrit à Marnix de Sainte-Aldegonde[292]: «J'ay entendu que l'on doit demain faire justice des deux prisonniers estant complices de celui qui m'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne très volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offensé; et s'ils ont peut-estre mérité un chastoy grand et rigoureux, je vous prie vouloir tenir la main, devers messieurs les magistrats, qu'ils ne les veullent faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils l'ont mérité, d'une courte mort.»

Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, en recevant des médecins et chirurgiens l'assurance que la blessure du prince quoique grave, ne leur inspirait cependant pas de sérieuses inquiétudes: «Il avoit la veue et la parole bonnes, l'entendement et le jugement bien certains; et luy estant défendu de parler beaucoup, il escrivoit ferme et bien courant[293]

Des prières extraordinaires, pour demander à Dieu la guérison du prince, avaient été dites dans toutes les églises d'Anvers, en présence d'une foule émue, à laquelle s'étaient joints les membres des états généraux.

«Icy, écrivait un contemporain[294], parut l'affection du peuple d'Anvers envers ce débonnaire prince. Après ce détestable coup, toute la ville print le sac et la cendre, humiliée devant Dieu en jeunes, en prières, en oraisons. Les églises françoises et flamandes retentirent en pleurs et gémissemens, pour sa guérison. Des larmes de contrition et de repentance y furent répandues abondamment, et cette action fut célébrée avec tel zèle et dévotion, l'affluence et l'attention y furent si grandes, que, dès le matin jusqu'au soir, on demeura dans les églises.»

Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, que cet élan de tant d'âmes vers Dieu, en des circonstances empreintes d'une telle gravité! Aussi, quels sentiments de gratitude ce magnifique élan n'inspira-t-il pas au noble cœur de Charlotte de Bourbon!

Ces sentiments furent partagés par le prince, son mari.

Vivement touché de l'ardente sympathie dont il était l'objet, il adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et de l'Union, des lettres, dont on rencontre un spécimen dans celle que reçurent de lui, vers cette époque, les représentants de la ville d'Ypres; elle portait[295]:

«Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous ne doutons nullement que vous n'ayez été informez du malheur qui nous est arrivé, dimanche dernier, et nous sommes convaincus que vous en avez été vivement peinés. Mais, puisque telle a été la volonté de Dieu, il est juste que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien voulu nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous ait atteint, nous espérons cependant qu'il nous sauvera. Sa colère contre nos ennemis s'étant encore accrue pour un crime aussi abominable, peut-être daignera-t-il manifester d'une manière éclatante sa miséricorde pour son peuple. Quant à nous, à en juger d'après l'état que présente la blessure, et d'après l'avis que les médecins et chirurgiens peuvent émettre dans cette circonstance, nous avons grand espoir de guérir et de revenir à la santé, sans qu'il y ait beaucoup d'apparence de blessure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, nous espérons pouvoir, de nouveau et dans peu de temps, prêter à Son Altesse notre appui et nos services, pour le bien-être et la conservation de ces pays. Nous sommes heureux que Dieu ait accordé aux pays d'en ça un prince aussi brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. Si, par la volonté de Dieu (car nous sommes soumis à tous les accidents et à tous les maux qui affligent l'humanité), nous devions quitter ce monde, nous vous prions de conserver toujours à Son Altesse vostre respect et vostre obéissance, de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir en garde contre les menées des ennemis, qui ne manqueront certainement pas de mettre tout en œuvre pour accomplir sur vous leurs perfides desseins. A cette fin, nous vous avons conseillé maintes fois de prendre de bonnes mesures pour leur résister, en donnant vos avis aux villes vos voisines et en les exhortant à la persévérance.