A peine est-il nécessaire d'ajouter que la vive sollicitude des populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes démarches analogues à celle que les délégués des quatre membres de Flandre furent ainsi chargés d'accomplir; démarches éminemment significatives, qui touchèrent extrêmement le prince et la princesse.
L'un et l'autre, à cette époque, étaient l'objet d'outrages révoltants, que déversaient sur eux certains coryphées du parti espagnol.
Alexandre Farnèse, croyant Guillaume tué par Jauréguy, osait écrire à Philippe II, le 24 mars[299]: «Le cœur me crevoit de voir que tant de méchancetés et d'insolence contre le service de Dieu, de la religion et de Votre Majesté tardassent si longtemps à recevoir le salaire convenable, et qu'il ne se trouvât personne pour le donner; mais enfin nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose s'effectuât, quand le moment a paru en être venu, en ôtant du monde un homme si pernicieux et méchant, et en délivrant ces pauvres pays d'une peste et d'un poison tel que lui.»
Insulteur non moins indécent et lâche envers la princesse d'Orange que son émule en fait de haine et de bassesse, le cardinal de Lorraine l'avait été naguère envers la pieuse et héroïque princesse de Condé[300], le cardinal Granvelle, instigateur, à la cour de Philippe II, de l'assassinat de Guillaume de Nassau, se déshonorait en écrivant à tel ou tel de ses affidés: «On a envoyé le prince en l'autre monde, que y fût esté mieulx il y a vingt ans..... Il a enduré une poyne extrême, et vous pouvez penser quel étoit alors son beau visaige, pour donner contentement à sa nonnain apostate[301].»—«Il fust esté bon pour les affaires, que le prince d'Orange fust mort soubdainement, car je m'asseure qu'il aura procuré, devant que de sortir du monde, d'accommoder ses bâtards et sa nonnain, mère d'iceulx[303]...—On assure fort que sa nonnain apostate soit morte de pleurésie: il seroit bien les avoir enterrés ensemble tous deux[302].»
Mais laissons-là ces infamies, qui pèsent, de tout leur poids sur la mémoire de leurs auteurs; et attachons-nous à ces belles paroles du psalmiste[304]: «Ils maudiront, mais tu béniras, Seigneur!!»
Quatorze jours s'étaient écoulés depuis la cessation de la redoutable hémorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit compte de l'état de son mari à Jean de Nassau, dans une lettre qui, très probablement est la dernière de celles qu'elle ait écrites, et à laquelle dès lors s'attache un intérêt particulier. Elle lui disait[305]:
«Monsieur mon frère, s'en retournant vostre secrétaire vous trouver, je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour me ramentevoir en vos bonnes grâces, et vous assurer que je n'ay laissé d'avoir tousjours fort bonne souvenance de vous et de madame la comtesse, ma sœur, encore que de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par mes lettres; aïant esté taut moins soigneuse d'en faire mon debvoir, pour ce que je me suis tousjours promis qu'il vous plaist n'en faire point de doubte, et aussi d'autant que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous advertit souvent de nos nouvelles, lesquelles hélas! ont esté, quelque temps, extrêmement mauvaises, par la blessure de monsieur le prince, vostre frère, dont, par diverses fois, nous sommes passez tels changemens et dangers, à cause d'une veine blessée, que, selon le jugement humain, il estoit tenu plus près de la mort que de la vie. Mais Dieu, par sa grâce, y a miraculeusement mis la main, lorsque nous estions au bout de nostre espérance, aïant cessé le sang depuis quatorze jours en çà; et dès lors la playe s'est tousjours portée de mieux en mieux; mesme, devant-hier, au matin, est sortie une tente qui y avoit été cachée depuis ledit jour qu'il saignoit pour la dernière fois; et se guérit, à ceste heure, la playe si naturellement, que nous ne doutons point de sa convalescence, moiennant la grâce de Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon cœur nous vouloir continuer; ainsi que jusques icy il nous en a fait sentir les effets, et qu'il vous donne, monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse et longue vie; me recommandant, sur ce, bien humblement en vostre bonne grâce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582.
»Vostre bien humble et obéissante sœur, à vous faire service.
»Charlotte de Bourbon.»
La grâce de Dieu, en réponse aux ferventes supplications de la princesse, continuait si manifestement à faire sentir ses effets, que Guillaume écrivit, le 25 avril, à Condé[306]: «Je vous remercie humblement de ce qu'il vous a pleu avoir soing de moy, durant ma blessure, et comme je suis assuré que vous louerez Dieu avec moy de la guérison que, j'espère, il m'envoyera bientost; mais je vous en ay bien voulu escrire ce mot par les présentes: c'est que, comme tous les médecins et chirurgiens m'assurent, et comme je le sens aussy en moy mesme, Dieu m'a mis non seulement hors de ce danger, mais moyennant son ayde et l'apparence d'une briefve guérison, laquelle j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce qu'il vous plaira me commander.»