Il n’y avait pas plus de huit ou dix jours que nous étions à Batavia, lorsque les maladies commencèrent à s’y déclarer. De la santé la meilleure en apparence on passait en trois jours au tombeau. Plusieurs de nous furent attaqués de fièvres violentes, et nos malades n’éprouvaient aucun soulagement à l’hôpital. J’accélérai, autant qu’il m’était possible, l’expédition de nos besoins; mais notre sabandar étant aussi tombé malade et ne pouvant plus agir, nous essuyâmes des difficultés et des lenteurs. Ce ne fut que le 16 octobre que je pus être en état de sortir, et j’appareillai pour aller mouiller en dehors de la rade; L’Étoile ne devait avoir son biscuit que ce jour-là. Elle ne finit de l’embarquer qu’à la nuit, et dès que le vent le lui permit, elle vint mouiller auprès de nous. Presque tous les officiers de mon bord étaient ou déjà malades, ou ressentaient des dispositions à le devenir. Le nombre des dysenteries n’avait point diminué dans les équipages, et le séjour prolongé à Batavia eût certainement fait plus de ravages parmi nous que n’avait fait le voyage entier. Notre Tahitien, que l’enthousiasme de tout ce qu’il voyait avait sans doute préservé quelque temps de l’influence de ce climat pernicieux, tomba malade dans les derniers jours, et sa maladie a été fort longue, quoiqu’il ait eu pour les remèdes toute la docilité à laquelle pourrait se dévouer un homme né à Paris; aussi, quand il parle de Batavia, ne la nomme-t-il que la terre qui tue, enoua maté.
CHAPITRE XIV
Le 16 octobre, j’appareillai seul de la rade de Batavia pour mouiller par sept brasses et demie, fond de vase molle, environ une lieue en dehors. L’Étoile, qui ne put avoir son pain que fort tard, appareilla à trois heures du matin; et gouvernant sur les feux que je tins allumés toute la nuit, elle vint mouiller auprès de moi.
Comme la route pour sortir de Batavia est intéressante, on me permettra le détail de celle que j’ai faite.
Le 17 nous fûmes sous voiles à cinq heures du matin et nous gouvernâmes au nord-quart-nord-est pour passer dans l’est de Rotterdam environ à une demi-lieue; puis au nord-ouest-quart-nord pour passer au sud de Horn et de Harlem; ensuite du ouest-quart-nord-ouest au ouest-quart-sud-ouest, pour ranger au nord les îles d’Amsterdam et de Middelbourg, sur la dernière desquelles est un pavillon; puis à l’ouest, laissant à tribord une balise placée dans le sud de la Petite Cambuis. À midi, nous observâmes cinq degrés cinquante cinq minutes de latitude méridionale, et nous étions pour lors nord et sud de la pointe sud-est de la Grande Cambuis, environ à un mille. J’ai de là fait route pour passer entre deux balises placées, l’une au sud de la pointe nord-ouest de la Grande Cambuis, l’autre est et ouest de l’île des Anthropophages, autrement dite Pulo Laki. Pour lors, on longe la côte à la distance qu’on veut ou qu’on peut. À cinq heures et demie, le courant nous affalant sur la côte, je mouillai une ancre à jet par onze brasses, fond de vase, la pointe nord-ouest de la baie de Bantam me restant à ouest-quart-nord-ouest-20-ouest environ cinq lieues, et le milieu de Pulo Baby au nord-ouest-5-ouest trois lieues.
Le 18, à deux heures du matin, nous étions à la voile, mais il nous fallut mouiller le soir; ce ne fut que le 19 après midi que nous sortîmes du détroit de la Sonde, passant au nord de l’île du Prince. Nous observâmes à midi six degrés trente minutes de latitude australe, et à quatre heures après midi, étant environ à quatre lieues de la pointe nord-ouest de l’île du Prince, je pris mon point de départ sur la carte de M. d’Après par six degrés vingt et une minutes de latitude australe et cent deux degrés de longitude orientale du méridien de Paris. Au reste, on peut mouiller partout le long de l’île de Java.
Les Hollandais y entretiennent de petits postes de distance en distance, et chacun d’eux a ordre d’envoyer un soldat à bord des vaisseaux qui passent avec un registre sur lequel on prie d’inscrire le nom du vaisseau, d’où il vient et où il va. On met ce qu’on veut sur ce registre; mais je suis fort éloigné d’en blâmer l’usage, puisque, par ce moyen, on peut avoir des nouvelles de bâtiments dont souvent on est inquiet, et que d’ailleurs le soldat chargé de présenter ce registre apporte aussi des poules, des tortues et d’autres rafraîchissements qu’il vend à fort bon compte. Il n’y avait plus de scorbut au moins apparent à bord de mes vaisseaux; mais beaucoup de gens y étaient attaqués du flux de sang. Je pris donc le pari de faire route pour l’île de France, sans attendre L’Étoile, et je lui en fis le signal le 20.
Cette route n’eut rien de remarquable que le beau et bon temps qui l’a rendue fort courte. Nous eûmes constamment le vent de sud-est très frais. Nous en avions besoin; car le nombre des malades augmentait chaque jour, les convalescences étaient fort longues, et il se joignit aux flux de sang des fièvres chaudes; un de mes charpentiers en mourut la nuit du 30 au 31. Ma mâture me causait aussi beaucoup d’inquiétude. Il y avait lieu d’appréhender que le grand mât ne rompît cinq ou six pieds au-dessous du trélingage. Je le fis jumeler, et pour le soulager, je dégréai le mât de perroquet et tins toujours deux ris dans le grand hunier.
Ces précautions retardaient considérablement notre marche; malgré cela, le dix-huitième jour de notre sortie de Batavia, nous eûmes la vue de l’île Rodrigue, et le surlendemain celle de l’île de France.
Le 5 novembre à quatre heures du soir, nous étions nord et sud de la pointe nord-est de l’île Rodrigue.