Nous avions eu connaissance de l’île Ronde le 7 à midi; à cinq heures du soir, nous étions nord et sud de son milieu. Nous tirâmes du canon à l’entrée de la nuit, espérant qu’on allumerait le feu de la pointe aux Canonniers; mais ce feu, mentionné par M. d’Après dans son instruction, ne s’allume plus, de manière qu’après avoir doublé le coin de Mire qu’on peut ranger d’aussi près qu’on veut, je me trouvai fort embarrassé pour éviter la batture dangereuse qui avance plus d’une demi-lieue au large de la pointe aux Canonniers. Je louvoyai, afin de m’entretenir au vent du port, tirant de temps en temps un coup de canon; enfin, entre onze heures et minuit, il vint à bord un des pilotes du port entretenus par le roi. Je me croyais hors de peine, et je lui avais remis la conduite du bâtiment, lorsque à trois heures et demie il nous échoua près de la baie des Tombeaux.
Par bonheur il n’y avait pas de mer, et la manœuvre que nous fîmes rapidement pour tâcher d’abattre du côté du large nous réussit; mais que l’on conçoive quelle douleur mortelle c’eût été pour nous, après tant de dangers nécessaires heureusement évités, de venir échouer au port par la faute d’un ignorant auquel l’ordonnance nous forçait de nous livrer. Nous en fûmes quittes pour quarante-cinq pieds de notre fausse quille qui furent emportés.
Le 8 dans la matinée, nous entrâmes dans le port où nous fûmes amarrés dans la journée. L’Étoile parut à six heures du soir et ne put entrer que le lendemain.
Nous nous trouvâmes être en arrière d’un jour, et nous y reprîmes la date de tout le monde.
Dès le premier jour, j’envoyai tous mes malades à l’hôpital, je donnai l’état de mes besoins en vivres et agrès, et nous travaillâmes sur-le-champ à disposer la frégate pour être carénée. Je pris tous les ouvriers du port qu’on put me donner et tous ceux de l’Étoile, étant déterminé à partir aussitôt que je serais prêt. Le 16 et le 18, on chauffa la frégate. Nous trouvâmes son doublage vermoulu, mais son flanc-bord était aussi sain qu’en sortant du chantier.
Nous fûmes obligés de changer ici une partie de notre mâture. Notre grand mât avait un enton au pied et devait manquer par là aussitôt que par la tête, où la mèche était cassée. On me donna un grand mât d’une seule pièce, deux mâts de hune, des ancres, des câbles et du filin dont nous étions absolument indigents. Je remis dans les magasins du roi mes vieux vivres, et j’en repris pour cinq mois. Je livrai pareillement à M. Poivre, intendant de l’île de France, le fer et les clous embarqués à bord de L’Étoile, ma cucurbite, ma ventouse, beaucoup de médicaments, et quantité d’effets devenus inutiles pour nous et dont cette colonie avait besoin. Je donnai aussi à la légion vingt-trois soldats qui me demandèrent à y être incorporés. Messieurs de Commerçon et Verron consentirent pareillement à différer leur retour en France; le premier pour examiner l’histoire naturelle de ces îles et celle de Madagascar; le second pour être à portée d’aller observer dans l’Inde le passage de Vénus; on me demanda de plus M. de Romainville, ingénieur, et quelques jeunes volontaires et pilotins pour la navigation d’Inde en Inde.
Il n’était pas malheureux, après un aussi long voyage, d’être encore en état d’enrichir cette colonie d’hommes et d’effets nécessaires. La joie que j’en ressentis fut cruellement altérée par la perte que nous y fîmes du chevalier du Bouchage, enseigne de vaisseau, sujet d’un mérite distingué, qui joignait aux connaissances qui font le grand officier de mer toutes les qualités du cœur et de l’esprit qui rendent un homme précieux à ses amis. Les soins affectueux et l’habileté de M. de la Porte, notre chirurgien major, n’ont pu le sauver. Il mourut dans mes bras le 17 novembre, d’une dysenterie commencée à Batavia. Peu de jours après, un jeune fils de M. le Moyne, commissaire ordonnateur de la marine, embarqué avec moi volontaire et nommé depuis peu garde de la marine, mourut de la poitrine.
J’admirai à l’île de France les forges qui y ont été établies par messieurs de Rostaing et Hermans. Il en est peu d’aussi belles en Europe, et le fer qu’elles fabriquent est de la première qualité. On ne conçoit pas ce qu’il a fallu de constance et d’habileté pour perfectionner cet établissement, et ce qu’il a coûté de frais.
Il y a maintenant neuf cents nègres, dont M. Hermans fait exercer un bataillon de deux cents hommes, parmi lesquels s’est établi l’esprit de corps. Ils sont entre eux fort délicats sur le choix de leurs camarades et refusent d’admettre tous ceux qui ont commis la moindre friponnerie. Comment se peut-il que le point d’honneur se trouve avec l’esclavage?
Pendant notre séjour ici, nous avions constamment joui du plus beau temps. Le 5 décembre, le ciel commença à se couvrir de gros nuages, les montagnes s’embrumèrent, tout annonça la saison des pluies et l’approche de l’ouragan qui se fait sentir dans ces îles presque toutes les années. Le 10, j’étais prêt à mettre à la voile, la pluie et le vent debout ne me le permirent pas; Je ne pus appareiller que le 12 au matin, laissant L’Étoile au moment d’être carénée. Ce bâtiment ne pouvait être en état de sortir avant la fin du mois, et notre jonction était dorénavant inutile. Cette flûte, sortie de l’île de France à la fin du mois, de décembre, est arrivée en France un mois après moi. À midi, je pris mon point de départ par la latitude australe observée de vingt degrés vingt-deux minutes, et par cinquante-quatre degrés quarante minutes de longitude à l’est de Paris.