... Le marquis a continué son voyage en lequel «il noie son oisiveté». D'Angleterre il est passé en Écosse, il a franchi le détroit et visité une partie de l'Irlande. A Dublin tout s'acharne à lui rappeler cette ambassade de Lisbonne, but incessant de ses désirs, puisque, donnant à son nom une désinence portugaise, on s'est plu à l'annoncer comme le marquis de Pombal. C'est là qu'après tant d'autres alternativement remplies d'espoir et de déception M. de Bombelles reçoit, en novembre, une lettre nerveuse, où sa femme, sortant de sa réserve ordinaire, déverse dans son cœur le trop-plein de ses découragements.
«... Tu ne peux pas te faire d'idée des angoisses où je suis... Imagine-toi qu'il y a quatre jours que Rayneval dit franchement à maman que ce courrier (de Portugal) n'est donc pas arrivé, et que, toute réflexion faite, il fallait oublier cette affaire d'ici à quelques mois, parce qu'elle n'était pas faisable dans ce moment, et qu'au fait on ne pouvait pas épuiser le Trésor pour te faire placer. Quand maman m'a rendu cela, j'ai sauté aux nues, j'étais comme une enragée, j'en parle à la comtesse Diane à qui cela paraît tout simple. J'attends le lendemain le baron de Breteuil. Il est vrai qu'il avait eu la veille une attaque d'apoplexie (qui n'est pas bien véritable et n'a eu aucune suite) et qu'on me dit qu'il est dans l'état le plus inquiétant... Enfin j'écris à Paris d'où on me mande qu'il va bien. Un peu tranquillisée sur cet objet, j'écris à la duchesse de Polignac pour lui demander un rendez-vous, et elle m'a reçue hier matin. Maman m'a proposé d'y venir avec moi, ce que j'ai accepté très volontiers. Après nous avoir fait asseoir, je lui ai dit que je venais lui exposer la position horrible où tu te trouverais, si elle ne voulait s'occuper essentiellement de toi...»
Après des considérations sur la situation bizarre de M. de Bombelles auquel l'ambassade vient d'être donnée à la condition que le titulaire veuille bien demander son congé, la marquise avait ajouté: «Ce serait une bassesse à M. de Bombelles de ne pas remplir son devoir, il en est incapable, et ce devoir l'oblige d'aller remplir sa place si on ne veut pas la lui ôter. Ce sera un malheur affreux pour lui de déplaire à la Reine, et j'en prévois toutes les suites. Arrachez-le donc, Madame, du précipice où il va être entraîné et dites que la Reine veut qu'il soit nommé et dites-le vous-même, car on ne croit au véritable intérêt de la Reine que lorsque vous en êtes l'interprète et les ordres que vous portez de sa part sont la sanction de ses volontés. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter à ce que je viens de dire, c'est que M. le baron de Breteuil, notre ami, éprouvera le chagrin le plus vif si cette affaire ne se décide pas, son sentiment et son amour-propre y sont intéressés. Le public sait qu'il aime M. de Bombelles comme son propre enfant, quelle idée aurait-on de son crédit si la chose qu'il désire le plus dans ce pays-ci ne pouvait s'effectuer, au moment où il est de la plus grande conséquence qu'elle le soit...»
La fin de la lettre se reprend déjà à l'espoir à condition que Mme de Polignac tienne ses demi-engagements: «La duchesse m'a promis de faire venir M. de Vergennes. Je me flatte, par la manière, dont elle m'a écoutée et l'intérêt que cela a paru lui inspirer, qu'elle lui parlera avec fermeté. J'oubliais de te dire qu'elle avait paru craindre que M. de Vergennes ne mît en avant la nécessité de ne pas laisser Lisbonne sans ambassadeur, et que je l'ai autorisé à lui dire que tu partirais sur-le-champ si cela était nécessaire. Le cœur m'a bien battu en le disant... Madame Élisabeth de son côté parlera, aujourd'hui ou demain, à la Reine...»
Qu'est-ce que l'influence de Madame Élisabeth quand il s'agit d'un poste diplomatique? L'ingérence de la duchesse de Polignac aurait été d'un autre poids, si tant est qu'elle eût voulu sincèrement donner ses soins à cette affaire au risque peut-être d'aller à l'encontre des entêtements, ou même des rancunes de la Reine. Mais, il faut bien s'en convaincre, autant il était difficile de dire non en face à une aussi charmante femme que l'était Mme de Bombelles, autant il était aisé de faire traîner en longueur une affaire dont le héros principal n'était ni une puissance future à ménager ni un de ces favoris de la «coterie» devant lesquels hommes et événements mêmes avaient coutume de s'incliner.
Durant ce temps Mme de Bombelles prend sa part de la vie de Cour: elle est souvent, le plus souvent possible, de service auprès de Madame Élisabeth, qui réclame sa confidente aimée; elle suit sa princesse dans les déplacements de Marly et de Fontainebleau. Ce dernier séjour est très apprécié de Madame Élisabeth: c'est là qu'elle peut faire de longues promenades à cheval, là qu'elle profite avec usure des conseils de botanique donnés par le Dr Dassy. En raison de la prédilection de la princesse pour Fontainebleau il sera question de créer pour elle un petit Trianon, une habitation spéciale, où elle serait bien chez elle comme à Montreuil.
A Versailles la vie est assez régulière. Madame Élisabeth habite toujours l'extrémité de l'aile méridionale du château[ [213]. Minutieusement les inventaires de l'époque en retracent l'ameublement et la distribution. Deux antichambres somptueuses garnies de banquettes en tapisseries de la Savonnerie, de paravents de toile d'Alençon cramoisie, de tabourets de panne, de larges fauteuils à clous dorés. Dans la seconde sont des commodes plaquées de bois de rose et de violettes rehaussés de cuivres; le soir, derrière des paravents, sont dressés les lits des femmes de service. De cette pièce on passe dans la chambre des nobles dont le meuble est de damas de Gênes garni de franges d'or. Cheminée immense; consoles de marqueterie et de bronze doré; merveilleuse pendule en marbre blanc qui représente un portique d'architecture orné dans la frise de trois bas-reliefs, l'un caractérisant l'Abondance, l'autre la Paix, le troisième la Gloire sous les traits de Henri IV; girandoles du même style que la pendule.
Cette salle précédait la chambre à coucher tendue de soie rouge et de tapisseries de Beauvais. Le lit «à la duchesse» occupait le milieu avec ses rideaux, ses «bonnes grâces», ses cantonnières, ses bouquets de plumes et d'aigrettes. Venaient ensuite le grand cabinet en gros de Tours blanc et bleu, la salle de billard, enfin le boudoir, jolie petite pièce aux meubles ouvragés dont les fenêtres donnaient sur la pièce d'eau des Suisses et sur la route de Saint-Cyr[ [214].
Il est des soirs où cet appartement, orné de tableaux et d'objets d'art, s'illumine de l'éclat des torchères: Madame Élisabeth reçoit sa maison, qui est fort nombreuse et quelques personnes de la Cour; elle aime avant tout, fuyant la représentation, à y vivre dans l'intimité de ses dames, à y deviser avec celles de ses amies qu'elle n'a pas entraînées à sa suite à Montreuil.