Des hauteurs du Niolo, que prolongent vers le Sud-Est le monte d’Oro, le monte Renoso, l’Incudine, descendent vers le Sud-Ouest une série de vallées étroites et parallèles—Liamone, Gravona, Prunelli, Taravo, Rizzanèse—aboutissant aux nombreux golfes de la côte occidentale. Séparées par de hautes croupes, elles communiquent malaisément entre elles et certains «pays» ont reçu des appellations distinctes: la verte Balagne, au Sud de Calvi,—les Calanche, vers Piana, où le granit désagrégé a formé des accumulations pittoresques de rochers,—la Cinarca, «le plus joli pays du monde»... La mer, qui s’ouvre à l’ouest, fut à l’origine le seul lien entre les hommes: à cause d’elle, l’«Au-delà des monts» fut la partie la plus anciennement peuplée de toute l’île.
La région plissée, qui confine à l’Est, est beaucoup plus récente. Son architecture est celle des chaînes alpines. Les vallées n’offrent pas la même régularité et le même parallélisme que celles de l’ouest: quelques-unes, comme celles du Golo et du Tavignano, n’ont pu établir leur profil actuel qu’au prix d’énergiques captures. En tous cas le morcellement n’est pas moindre. Voici le Cap, avec ses «marines»,—la «conque» du Nebbio, dont certaines parties ont une grâce exquise,—la riante Casinca, où les villages, tout blancs, coiffent les collines,—la Castagniccia, où des pièves multiples—Rostino, Ampugnani, Vallerustie, Orezza, Alesani—formèrent le réduit de l’indépendance corse,—le Fium Orbo sauvage et sublime... Tel est l’«En-deçà des monts», où l’émiettement territorial est également imposé par les conditions géographiques. Mais, sauf à Bastia et dans quelques «marines» privilégiées, la côte est peu favorable à la vie maritime: les alluvions, fluvio-glaciaires ou bien modernes, ont créé deux plaines, larges de 5 à 10 kilomètres, où sévit la malaria.
A l’extrémité sud, une petite table de calcaires tertiaires s’accole au massif ancien: c’est la région de Bonifacio, que les Corses mêmes considèrent comme étant presque hors de Corse.
A travers cette variété il est difficile de saisir l’unité profonde qui fera l’originalité du pays corse. Au surplus, les contrastes abondent. La plaine féconde est délaissée pour la montagne; c’est une île, et il n’y a pas de marins; le relief invite au morcellement, et pourtant il n’y a pas de nationalité plus homogène que la nationalité corse. Ces étrangetés s’expliquent par l’histoire. Grâce à sa situation centrale dans le bassin occidental de la Méditerranée, à la sûreté de ses mouillages, la Corse a été atteinte, et de très bonne heure, par les courants généraux de commerce et d’invasions qui ont contribué à mêler les races de la Méditerranée et de l’Europe; dès l’antiquité, elle tenta les convoitises, elle devint l’arène de toutes les compétitions, le rendez-vous de tous les conquistadores. Histoire compliquée, souvent tumultueuse, dont les origines sont, comme il arrive, particulièrement délicates à démêler.
Pour Sénèque déjà, les temps anciens de la Corse étaient «enveloppés de ténèbres», et l’exil du philosophe dans l’île qu’il détesta si fort marqua longtemps le dernier fait précis jusqu’où l’on pouvait remonter sans faire aux hypothèses une part trop grande. Vers la fin du XVIIIᵉ siècle, l’historien de la Corse, Pommereul, constatant que «l’origine de la plupart des peuples est couverte d’un voile impénétrable» et qu’au surplus «l’âge d’un peuple ne peut rien ajouter à sa gloire», consent à rester ignorant par esprit philosophique et par raison critique. Les habitants de la grande île méditerranéenne sont-ils aborigènes? ou ne résultent-ils pas plutôt du mélange de toutes les nations qui en ont fait successivement la conquête? Peu importe: «ils existent, ils ont existé, c’est une chaîne de générations dont on ne peut retrouver le premier chaînon».
Notre époque eut de plus indiscrètes curiosités. Le capitaine Mathieu signalait le premier, en 1810, dans les Mémoires de l’Académie Celtique, la présence en Corse de monuments mégalithiques. Vers 1840, Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, montrait, au retour d’une mission archéologique, l’intérêt qu’il y aurait à rassembler «tous les documents, tous les faits qui peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse». Malheureusement les insulaires répondirent mal à l’appel qui leur était adressé et, soit ignorance, soit cupidité, ils se montrèrent mauvais gardiens des trésors que leur sol renfermait en abondance. On vit des dolmens détruits, des objets d’art brisés ou dispersés. L’indifférence de l’Etat fit le reste. Il y eut des erreurs commises, et nous ne possédons même pas le relevé des milliers de débris que la construction, sous le Second Empire, d’un canal d’irrigation mit à jour dans la plaine de Biguglia. Mais voici que la Corse se prépare, dans de meilleures conditions scientifiques, à exhumer de nouveaux trésors archéologiques. Les deux lois récemment votées sur la construction du chemin de fer de Bonifacio et sur l’assainissement de la côte orientale prévoient de grands travaux de desséchement, de régularisation fluviale et d’adduction d’eau potable, qui vont bouleverser une terre éminemment historique, faite avec la poussière de ses plus anciens monuments.
En même temps, des recherches ont été poursuivies dans d’autres domaines. Complétant les études anthropologiques de MM. Broca, Fallot, Jaubert et Mahoudeau, M. Pierre Rocca a mensuré 200 individus dans l’île préalablement divisée en trois régions distinctes et il a notamment porté ses investigations sur les montagnards du Niolo, où le type primitif s’est sans doute le mieux conservé. Une foule de grottes ont été explorées: quelques-unes ont abrité les hommes du néolithique et du hallstattien.
Quelles que soient les surprises que nous réservent des fouilles méthodiquement entreprises ou d’accidentelles découvertes, nous pouvons dès à présent, et sans crainte de généralisation hasardeuse, classer les débris recueillis pour reconstituer les étapes du plus lointain passé. L’âge de la pierre, l’âge du bronze, l’âge du fer se sont succédé, ou se sont entremêlés parfois, ici comme ailleurs.
Jusqu’à présent, aucune découverte précise ne permet de croire que l’homme paléolithique a vécu dans l’île; mais la civilisation néolithique s’y est développée de bonne heure. A l’exclusion peut-être des tumuli, on rencontre en Corse tous les types de monuments mégalithiques qui ont été signalés en Bretagne. Les dolmens ou stazzone et les menhirs (stantare ou monaci), les alignements et les cromlechs y sont extrêmement nombreux, plus nombreux assurément que ne l’a écrit M. de Mortillet.
L’imagination populaire leur attribue une origine surnaturelle: il y a la forge du diable (stazzona del diavolo), la table du péché (tola di u peccatu), la maison de l’ogre (casa dell’orco) et, quant aux menhirs du Rizzanèse, appelés il frate e la suora, il faut y voir les statues pétrifiées d’un moine et d’une religieuse qui voulaient fuir Sartène pour cacher au loin leurs coupables amours.