Ainsi abordèrent-ils aux rivages de Corse et peut-être faut-il voir dans le nom de l’île une racine phénicienne: Kir, Keras, l’île des promontoires. Héraclès, le Melkart phénicien, dont le culte sert à marquer les principales étapes des marins de Tyr et de Sidon, ne vint pas en Corse, mais la légende y fait débarquer son fils Cyrnos. Peut-être n’y a-t-il eu qu’une colonisation essaimée de Carthage, à une époque beaucoup plus récente.

Au surplus, quand les Phéniciens auraient vraiment découvert la Corse, il n’y aurait pas lieu d’insister. Très jaloux de conserver autant que possible le monopole du commerce, ils ont gardé pour eux les renseignements qu’ils avaient pu obtenir. De plus ils n’ont pas pénétré dans l’intérieur du pays; leurs comptoirs, établis temporairement à l’extrémité des promontoires, ne s’animaient qu’à de rares intervalles, et les peuplades insulaires ne s’unirent point aux Phéniciens par des relations régulières. Ces peuplades vivaient retranchées sur les montagnes, dans un état de demi-sauvagerie, pendant que les écumeurs de la Méditerranée s’établissaient tour à tour sur les côtes, dans un chassé-croisé furieux dont le pays faisait tous les frais.

Enfin les Phocéens vinrent, et avec eux les premiers marchés permanents. A l’étroit dans un territoire peu fertile de l’Asie Mineure, ils cherchèrent dès la fin du VIIᵉ siècle à s’établir au dehors; mais dans tout l’Orient méditerranéen la place était prise. Ils se tournèrent vers les régions plus lointaines et, montés sur des vaisseaux étroits et rapides que 50 rameurs faisaient glisser sur les flots, ils se dirigèrent vers le Far West de l’ancien monde. Équipés pour les batailles navales comme pour le commerce et la piraterie, ils allèrent jusqu’au pays de Tartessos, riche en métaux, où le roi Arganthonios les reçut amicalement et leur offrit un asile. Mais ils furent obligés de fuir sous la menace des Carthaginois,—telle est du moins la très vraisemblable hypothèse formulée par M. Jullian; ils recommencèrent à longer les côtes, ils s’arrêtèrent à Rome, et même, s’il faut en croire Trogue-Pompée, signèrent un pacte d’amitié avec le premier Tarquin. A force d’errer, ils découvrirent la rade de Marseille, spacieuse et bien abritée, sous un ciel qui rappelait celui de Grèce: ils s’y fixèrent vers l’an 600.

Mais ils restaient en relations suivies avec la métropole, et les Phocéens d’Asie considérèrent Marseille comme un point d’appui pour organiser dans la Méditerranée occidentale un grand empire maritime, une véritable thalassocratie. Entre l’embouchure du Rhône et le détroit de Gibraltar, on les voit s’installer au débouché de toutes les vallées, ils bâtissent Mainaké (Malaga). Vers 564, enfin, ils arrivent en Corse et fondent Alalia (Aleria) «pour obéir à un oracle», dans une position remarquable, au centre de la vaste plaine orientale, au débouché du Tavignano. De là ils pouvaient surveiller toute la côte étrusque, l’île d’Elbe, dont les mines de fer pouvaient compenser celles du pays de Tartessos, la vallée du Tibre et la puissante cité d’Agylla (Cervetro) qui avait des sommes considérables déposées dans le trésor de Delphes. A quelques kilomètres d’Alalia, l’étang de Diana pouvait abriter une flotte de commerce et se prêter aux évolutions d’une flotte de guerre. Ainsi commençait à se dessiner un Empire grec dans la Méditerranée occidentale.

Alalia grandissait lentement, des temples s’élevaient et l’œuvre de colonisation se poursuivait lorsque les malheurs survenus à la métropole vinrent lui donner un essor définitif. Vers 540 Phocée fut assiégée par Harpage, lieutenant de Cyrus. Plutôt que de se soumettre au joug des Perses, les Phocéens, voyant qu’une longue résistance était impossible, s’embarquèrent avec leurs femmes, leurs enfants et tous leurs trésors et ils allèrent demander aux habitants de Chio de leur vendre les îles Œnusses. Ceux-ci refusèrent, «dans la crainte, écrit Hérodote, que les nouveaux venus n’y attirassent le commerce à leur détriment». Les Phocéens se remirent à la voile pour gagner la Corse et arrivèrent grossir les rangs des premiers colons d’Alalia.

Actifs, industrieux, ils développèrent la prospérité de la colonie primitive. Hérodote nous dit qu’ils élevèrent des temples et qu’ils ravageaient et pillaient tous leurs voisins. Qu’en faut-il conclure, sinon qu’ils ont l’intention de s’établir définitivement et d’agrandir leur territoire? Leur ambition croît avec les succès, des relations commerciales et politiques suivies unissent les Phocéens de la Méditerranée Occidentale, dont la puissance maritime est devenue considérable. Mais la ville d’Alalia ne devait pas connaître une splendeur plus grande et, moins de cinq ans après l’arrivée des Phocéens d’Asie, elle succombait sous les coups de ses ennemis.

L’apparition de ces étrangers, qui venaient s’implanter au cœur de la mer Tyrrhénienne, tout près de l’Italie et de la Sardaigne, également le long des côtes espagnoles, détermina les Carthaginois et les Etrusques à se coaliser contre eux. Ici se manifeste l’hostilité constante de Carthage contre les Grecs: antagonisme de races, peut-être, mais surtout rivalité économique. Une grande bataille navale s’engagea dans les eaux de Sardaigne, en face d’Alalia. Les Phocéens, que leurs compatriotes de Marseille étaient venus renforcer, remportèrent la victoire, car ils avaient réussi à empêcher le débarquement des alliés; mais ils avaient perdu quarante vaisseaux, et vingt autres étaient hors de service, les éperons ayant été faussés. Ils rentrèrent à Alalia et, prenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et tout ce qu’ils purent emporter du reste de leurs biens, ils abandonnèrent définitivement la Corse et refluèrent vers Marseille (535).

La chute de la thalassocratie phocéenne laissait la Corse au pouvoir des Etrusques dont la domination s’étendit à nouveau sur toutes les rives de la mer Tyrrhénienne, véritable lac étrusque. «Maîtres de la mer», écrit Diodore de Sicile, ils s’approprièrent les îles intermédiaires et établirent solidement leur pouvoir en Corse: ils fondèrent Nicée et exigèrent des habitants un tribut de miel, de cire, de bois de construction et d’esclaves.

Pourtant la puissance de la confédération étrusque touchait déjà à son déclin et se resserrait de plus en plus dans l’Italie Centrale. Obligés de faire face au péril gaulois, vaincus devant Cumes par Hiéron de Syracuse, ils durent renoncer aux grandes expéditions maritimes. Du moins continuaient-ils à se livrer à la piraterie, se faisant corsaires et pillant les vaisseaux étrangers qui naviguaient dans la mer Tyrrhénienne. Il fallut que le général syracusain Apelles entreprît une expédition en Corse d’où les Etrusques partaient pour leurs incursions et où ils apportaient leur butin. Les Syracusains abordèrent, selon toute vraisemblance, dans le midi de l’île et, pendant que leurs soldats portaient le ravage dans l’intérieur, leur flotte s’abritait dans le portus Syracusanus, qui est, suivant les anciens géographes, Bonifacio, Santa-Manza ou Porto-Vecchio.

A mesure que la confédération étrusque voyait s’affaiblir sa puissance, elle dut concentrer peu à peu toutes ses forces dans la péninsule et abandonner les établissements qu’elle possédait dans les îles voisines. Les Carthaginois, au contraire, délivrés sur mer de leurs rivaux redoutables, prenaient pied dans toutes les îles de la mer de Sardaigne et de la mer d’Etrurie. L’inexpérience des Romains, longtemps ignorants dans l’art de la navigation, leur laissait d’ailleurs le champ complètement libre. Pendant deux siècles ils purent jouir en paix de la possession des îles voisines de l’Italie.