Pl. I.—Corse.
Tsiganes, ces métallurgistes ambulants, à la fois fondeurs et habiles marteleurs, dont le nom a été donné à la première période du bronze? Ils achetaient aux habitants leurs objets hors d’usage et, quand ils en possédaient une certaine quantité, procédaient à leur refonte à l’aide de moules et de creusets qu’ils portaient avec eux. Souvent, le poids de leur collecte journalière étant trop lourd, ils la cachaient dans un endroit plus ou moins bien repéré. Faut-il tout simplement, rapprochant les pièces trouvées en Corse des débris exhumés à Villanova et à Bologne, leur attribuer une provenance étrusque? L’hypothèse est tentante et c’est vers elle que penche M. Letteron, le dernier historien de la Corse primitive.
Pourtant il faut bien reconnaître que la civilisation de Cagnano est analogue non pas seulement à celle qui s’est développée dans le centre de l’Italie, mais encore au Caucase et dans la vallée du Danube. Les influences civilisatrices sont peut-être venues de plus loin: il y a eu, à partir du néolithique, une communication entre l’Orient et l’Occident et une influence du premier sur le second. Mais il ne faudra rien exagérer. En cette matière comme en beaucoup d’autres, il est difficile de faire les parts de l’indigène et de l’exotique: trop de détails restent inconnus. Tout ce qu’on peut faire est de peser ceux dont on dispose, sans trop conclure, car demain il en peut surgir de nouveaux qui remettent tout en question.
II
LA «DÉCOUVERTE» DE LA CORSE
Légendes éponymes.—La colonisation phénicienne.—Les Phocéens et les premiers marchés permanents.—Étrusques et Carthaginois.
La Corse n’entre vraiment dans l’histoire qu’au VIᵉ siècle, avec l’arrivée des Phocéens fugitifs: ce sont eux qui ont définitivement «découvert» la Corse et inauguré une colonisation qui se poursuivra désormais sans arrêt.
Avant eux, sans doute, il y a eu des établissements commerciaux et des tentatives de peuplement. Ibères, Ligures, Phéniciens sont entrés, pour une part difficile à déterminer, en relations avec les hommes qui habitaient la Corse dès l’époque des dolmens et qui étaient peut-être—du moins pour les Ligures—des hommes de leur race. De vieux auteurs l’assurent et, dans la légende qu’ils nous ont transmise, une réalité précise apparaît sans doute. Une femme de la côte de Ligurie, voyant une génisse s’éloigner à la nage et revenir fort grasse, s’avisa de suivre l’animal dans son étrange et longue course. Sur le récit qu’elle fit de la terre inconnue qu’elle venait de découvrir, les Liguriens y firent passer beaucoup de leurs compagnons. Cette femme s’appelait Corsa, d’où vint le nom de Corse. C’est la légende éponyme que nous retrouvons à l’origine de toutes les cités antiques; mais elle est de formation récente, car le premier nom de l’île est Cyrnos et non pas Corsica.
La difficulté n’était point pour embarrasser les vieux chroniqueurs, grands amateurs de merveilleux et habitués à ne douter de rien. Il y a d’autres légendes, et plus prestigieuses, sinon moins fantaisistes. Un fils d’Héraclès, Cyrnos, aurait colonisé la Corse en lui donnant son nom. Giovanni della Grossa croit que la Corse a été peuplée par un chevalier troyen, appelé Corso ou Cor, et une nièce de Didon, nommée Sica, que Corso a bâti les villes de l’île et leur a donné les noms de ses fils et de son neveu, Aiazzo, Alero, Marino, Nebbino. C’est ainsi que la Grande-Bretagne a eu son Brut, la France son Francus et que la Corse a son Corso, neveu d’Enée.
Faut-il parler d’une colonisation phénicienne en Corse? La chose est vraisemblable, mais l’on sait assez ce qu’il faut entendre par ce mot. Les Phéniciens ont su les premiers jouer le rôle fructueux d’intermédiaires et de courtiers entre les diverses parties du monde méditerranéen; mais ils n’ont jamais entendu s’installer à demeure sur une terre étrangère. Après une navigation lente le long des côtes, ils abordaient dans les îles ou sur les promontoires, échouaient leurs navires sur le sable et, de marins devenus marchands, étalaient leur pacotille sur la place publique. La foule se pressait autour de ces hommes «aux beaux discours», ainsi que les appellent les poèmes homériques, de ces hommes qui savent tromper. Les femmes soupesaient les bijoux d’or fabriqués à Memphis ou à Babylone, les statuettes de dieux, en bronze ou en terre cuite, les coupes de verre aux reflets chatoyants dont les Phéniciens avaient appris la fabrication en Egypte. On regardait aussi, et ce n’était pas ce qui excitait le moindre étonnement, les marchands étrangers tracer sur le papyrus des signes bizarres qui permettaient de noter à tout jamais, au moyen d’une trentaine de signes, tous les sons de la voix humaine... Des jours et des mois se succédaient ainsi; puis, un jour, les étrangers disparaissaient, après avoir entassé dans leurs navires aux flancs ronds les peaux de bêtes, la cire et le miel,—marchandises que le troc avait mises en leur possession,—souvent aussi les jeunes gens et les jeunes filles qu’ils vendaient comme esclaves. Et les marchands reprenaient la mer, voguant vers d’autres régions, ballottés d’île en île.