Diodore de Sicile note avec plus de sympathie ce tempérament particulier qui rend les insulaires inaptes aux travaux ordinaires des esclaves. Il les trouve supérieurs à tous les autres barbares qui ne vivent point «selon les règles de la justice et de l’humanité». En Corse, «celui qui trouve le premier des ruches de miel sur les montagnes et dans le creux des arbres ne se voit disputer sa propriété par personne. Les propriétaires ne perdent jamais leurs troupeaux marqués par des signes distinctifs, lors même que personne ne les garde. Du reste, dans toutes les circonstances de la vie, ils cultivent la pratique de la justice». Ne se croirait-on pas vraiment au milieu des Normands policés par Rollon? Or il s’agit, notons-le bien, des habitants de l’intérieur, de ceux que la «romanisation» n’a pas touchés et qui parlent encore, au début de l’Empire, «une langue particulière et difficile à comprendre».

Le malheur de la Corse voulut que Sénèque y fût exilé: il avait entretenu des relations coupables, au dire de Messaline, avec la fameuse Julie, fille de Germanicus et nièce de l’empereur Claude. Et Sénèque crut adoucir le cœur de ses juges en leur représentant le pays de son exil comme un rocher sauvage et les habitants comme des monstres. «La barbare Corse est fermée de toutes parts par des rocs escarpés; terre horrible où l’on ne voit partout que de vastes déserts! L’automne n’y donne point de fruits, ni l’été de moissons; le printemps n’y réjouit point les regards par ses ombrages; aucune herbe ne croît sur ce sol maudit. Là, point de pain pour soutenir sa vie, point d’eau pour étancher sa soif, point de bûcher pour honorer ses funérailles. On n’y trouve que deux choses: l’exilé et son exil.» Le trait est joli, mais l’exagération est manifeste: Ovide n’avait pas eu des couleurs moins sombres en décrivant le village perdu au fond de la Thrace, où il avait traîné pendant neuf ou dix ans une vie misérable. Quant aux Corses, ils ne savent faire que quatre choses: se venger, vivre de rapines, mentir et nier les dieux,

Prima est ulcisci lex, altera vivere raptu,
Tertia mentiri, quarta negare deos!

Distique célèbre—et sans doute apocryphe—où il ne faudrait voir, au surplus, que le mortel ennui d’un homme habitué à la société romaine et aux raffinements d’une vie luxueuse. Certes, il ne trouvait pas en Corse de demeures splendides ni la large existence qu’il avait accoutumé de mener. Mais il nous dit lui-même, dans la Consolation à Helvia, que l’île renferme un très grand nombre d’étrangers. La tradition corse place à Luri le lieu de son exil: dans les environs s’élève la «tour de Sénèque», dont la construction n’a rien de romain: c’est un donjon de l’époque féodale. L’ortie qui pousse au pied de la tour est «l’ortie de Sénèque» parce que des paysans de Luri fustigèrent avec de l’ortie le philosophe stoïcien qui s’était permis d’embrasser une jeune paysanne. Au vrai, Sénèque a dû être relégué dans Aleria ou dans Mariana jusqu’au jour où, Messaline morte, Agrippine le rappela pour servir de précepteur à Néron. Or ni l’une ni l’autre de ces deux colonies ne devait offrir un séjour enchanteur: camps retranchés dressés aux portes de la Corse belliqueuse, étapes d’une route commerciale et surtout stratégique qui longeait la côte, ce n’était que des agglomérations administratives et militaires. Et même si Sénèque n’avait rien dit, il resterait que la Corse a pu être considérée comme une terre d’exil, à l’égal de Tomes du Pont-Euxin, et ce seul rapprochement en dit long sur le dédain où les Romains tenaient l’île voisine.

De quand datent, en Corse, les premières prédications? De quand les premières églises? Questions encore insolubles et qui le resteront longtemps. Il y eut sans doute des chrétiens parmi les colons de Mariana ou d’Aleria, mais les gens de la montagne ne se laissèrent pas facilement entamer par la foi nouvelle: ici comme ailleurs les «païens» ce sont les paysans. Il y eut peut-être un cimetière chrétien à Mariana: le Golo, au cours capricieux, le recouvre aujourd’hui et les pierres tombales demeurent visibles; le jour où le fleuve sera ramené dans son lit, on pourra se prononcer sur l’époque où ces tombes furent construites. Des traditions locales, dont il est difficile de faire la critique, nous font remonter à la fin du IIᵉ siècle. A mi-côte de la colline sur laquelle Borgo est assis, à 4 kilomètres environ de l’ancienne ville de Mariana, se trouvent, face à l’orient, les grottes de Sᵗᵉ Dévote. Ce sont de gros blocs schisteux amoncelés par la nature en un beau désordre. C’est là, dit-on, que les premiers chrétiens de Mariana venaient assister en cachette à la célébration des saints mystères, et peut-être les annelets que l’on trouve encore aujourd’hui à une faible profondeur dans le sol, sont-ils des fragments de couronnes ou chapelets. Sainte Dévote fut martyrisée en 303 à Mariana par les ordres du «préfet» Barbarus (?): tant de précision nous met en défiance.

Sainte Julie n’est pas moins célèbre. Mais la légende est ici plus incertaine. Elle fut martyrisée de la façon la plus horrible: les bourreaux lui auraient arraché les deux seins et les auraient jetés sur un rocher; deux fontaines aussitôt jaillirent: on les montre encore à Nonza, dans le Cap-Corse. Mais quels furent les bourreaux? Les uns parlent des Romains, les autres des Vandales.

Lorsque la domination romaine s’écroula sous le choc des Barbares, le christianisme n’avait certainement fait dans l’île que des progrès insignifiants.

IV
LA CORSE BYZANTINE ET LE POUVOIR TEMPOREL

Invasions des Barbares.—La Corse byzantine.—Origines du Pouvoir temporel.—Les incursions sarrasines.—Période carolingienne.

Les premières invasions des Barbares chassèrent en Corse un certain nombre de familles romaines (456). Au courant des Vᵉ et VIᵉ siècles, Genseric, roi des Vandales, Odoacre et les Hérules, Totila et les Goths envahirent tour à tour la Corse et en persécutèrent les habitants orthodoxes. Cyrille, lieutenant de Bélisaire, expulsa les Goths (534), mais le joug byzantin fut aussi pesant que celui des Barbares. En 552, Narsès réunit la Corse et la Sardaigne à l’Empire et y laissa comme gouverneur Longin, dont les excès dépassèrent ceux de ses prédécesseurs.