Le seul personnage marquant de cette race est le bon comte Arrigo-bel-Messer, assassiné en l’an mille. Celui-ci semble avoir bénéficié de la réputation de justice et d’équité acquise plus tard par d’autres seigneurs homonymes. Après sa mort, les Biancolacci (issus de son frère, Bianco) perdirent leur suprématie et ne tardèrent pas à être supplantés dans l’Au-delà-des-Monts même par les seigneurs de Cinarca ou Cinarchesi. Des textes touffus, des versions légendaires on peut déduire que, vers le commencement du XIIᵉ siècle, les ancêtres de ces derniers (Arrigo et Diotajuti), venus de Sardaigne ou d’Italie, s’emparèrent par la force du château de Cinarca et que, pour justifier cette invasion, ils se prétendirent issus de la souche des anciens seigneurs. La chronique explique à sa façon cette commune origine en supposant qu’Ugo Colonna eut deux fils: Bianco, tige des anciens souverains de l’île, et Cinarco ancêtre des Cinarchesi qui leur succèdent; l’histoire se contentera de constater qu’une même charte de 1222 réunit un Cinarchese et un Biancolaccio dans un pacte avec les Bonifaciens, et qu’en 1238, des arbitres estiment les droits de la fille d’un Biancolaccio sur les biens des seigneurs de Cinarca. Au XIIIᵉ siècle, les Biancolacci ne sont plus que les vassaux des Cinarchesi qui, devenus les maîtres de l’Au-delà-des-Monts, ne cesseront de prétendre à l’autorité suprême. En moins de deux cent cinquante ans, dix-sept d’entre eux, dont les plus célèbres sont Giudice de Cinarca, Arrigo della Rocca, Vincentello d’Istria et Gian-Paolo de Leca, domineront la Corse presque entière, la plupart avec le titre de comte qu’ils tiendront non d’un droit ancestral, mais du suffrage populaire. Néanmoins, certaines parties du pays cinarchese restent, jusqu’au XVIIIᵉ siècle, terres féodales.
Les vicomtes.—Les membres d’une puissante famille exerçaient avec le titre de vicomtes le pouvoir au nom des marquis dans les comtés de Gênes et des Iles. Quand l’empereur Conrad le Salique (1037) consacra par une charte l’hérédité des fiefs, les officiers des Obertenghi en profitèrent comme eux. Pendant quelque temps, les marquis conservèrent sur leurs vicaires une faible suzeraineté, mais déjà la commune de Gênes, ainsi que les grandes cités italiennes, travaillait à son émancipation sous la protection de ses évêques. Ce patronage ne tarda pas à se transformer en juridiction tolérée à l’origine, puis bientôt considérée comme un droit. Longtemps, les vicomtes refusèrent les dîmes à l’évêque de Gênes, bien qu’une branche de leur maison (Avogari) fût en possession de l’avouerie héréditaire du diocèse; mais en 1052, un membre de leur famille, Oberto, occupant le siège épiscopal, ils entrèrent en composition, adhérèrent à la Commune et reconnurent pour leurs fiefs la suzeraineté de l’évêque. Ils brisaient ainsi leurs liens avec les Obertenghi dont le pouvoir, dès lors, ne cessa de décroître.
Les vicomtes étaient représentés en Corse par diverses branches qui formèrent au XIVᵉ siècle l’albergo Gentile: c’étaient les familles Avogari, Pevere, de Turca (de Curia—de Corte), de’ Mari, di Campo. Par leur rupture avec les Obertenghi, ils constituèrent au nord de la Corse une seigneurie indépendante, plus tard limitée au Cap-Corse.
Par eux s’introduit dans l’île l’élément ligurien: les intérêts de la Commune sont devenus les leurs, car leur clan forme à Gênes un noyau d’aristocratie qui détient par les évêques et les consuls, uniquement sortis de leur race, l’autorité religieuse et civile. Pour les Pisans, l’action des Génois en Corse était considérée comme une usurpation; pour les marquis, les vicomtes étaient des vassaux révoltés. Les Corses eux-mêmes, dit la Chronique, étaient malheureux; ils implorèrent l’appui du pape Grégoire VII qui, appréciant leur «désir de retourner conformément à leur devoir sous la domination juste et glorieuse du gouvernement apostolique», leur déclara qu’il y avait en Toscane des seigneurs prêts à prendre leur défense contre les envahisseurs (1077). Mais la mission officielle de rétablir le pouvoir de l’Église en Corse est confiée à Landolfe, évêque de Pise, qui conservera pour le compte du Saint-Siège les citadelles et lieux fortifiés et partagera avec le pape les revenus de la Corse (1078).
L’autorité de ceux des Obertenghi qui, dès lors, prennent d’une façon suivie le titre de marquis de Corse, se trouvait donc bien réduite. A cette époque, dans les républiques d’Italie, la cause de l’évêque ne se sépare pas de celle de la commune. Si l’on observe qu’avant Grégoire VII, l’investiture des évêques est un droit temporel attribué aux souverains et non aux papes, on admettra que l’élévation de Landolfe au vicariat apostolique de la Corse correspondait à une véritable inféodation de l’île aux Pisans: ce fut bien ainsi que les Génois le comprirent.
Pendant quarante ans, le Saint-Siège ne cessa de favoriser les Pisans. En 1119, Pise fut érigée en archevêché, ce qui mécontenta les Génois au point de rendre la guerre inévitable. Dans un but de pacification, le pape Calixte II, en 1121, déclara que la Corse dépendrait à jamais directement du Saint-Siège. Les Pisans protestèrent. Ce fut alors que la diplomatie génoise déploya ses ressources pour la première fois. Les ambassadeurs Caffaro et Barisone venus à Rome, y étonnèrent clercs et laïcs par leurs prodigalités. Le 16 juin 1121, ils s’engageaient sur le salut de leur âme et de celles des consuls, à verser à la curie romaine mille cinq cents marcs; ils promettaient en outre de faire un don de cinq cents onces d’or aux clercs qui auraient prononcé en concile la révocation définitive de la primatie de la Corse. De leur côté, les fidèles du pape Calixte s’engageaient à faire donner gain de cause aux Génois. Ces conventions furent consignées par écrit. A Rome, chacun voulut sa part du butin inespéré: cardinaux, évêques, clercs, laïques se firent promettre par serment des sommes proportionnées à leur influence. Les ambassadeurs ne négligèrent personne, et quand, au mois d’avril 1123, s’ouvrit le concile de Latran, la décision des juges n’était plus douteuse. Par un reste de pudeur, nul n’osait la formuler. «Le pape alors, dit Caffaro, réunit douze archevêques et douze évêques pour discuter le droit à la consécration des évêques corses et, en consultant l’ancien registre de l’Église romaine, ils trouvèrent que les Pisans détenaient injustement l’archevêché de Corse.» Ils se rendirent alors de la basilique au palais, et l’archevêque de Ravenne prit la parole: «Seigneur, seigneur, dit-il, nous n’avons pas osé proférer une décision en ta présence, mais nous te donnons un avis qui en aura toute la force: que le métropolitain de Pise abandonne la consécration des évêques corses et ne s’y entremette jamais plus.»—Entendant cette parole, le pape se leva et demanda aux juges s’ils approuvaient. Par trois fois, ils répondirent: «Placet, placet, placet». «Et moi, ajouta le pape, au nom de Dieu et du bienheureux Pierre, j’approuve et je confirme.»
Aussitôt l’archevêque de Pise, Ruggiero, se leva enflammé de colère, et, jetant aux pieds du pontife sa mitre et son anneau: «Jamais plus, cria-t-il, ne serai ton archevêque ou ton évêque!» Et comme il s’éloignait, le pape, repoussant du pied la mitre et l’anneau, lui dit: «Frère, tu as mal agi, et je t’en ferai repentir.» Le lendemain matin, 27 mars, Calixte fit connaître la sentence du concile. La bulle fut rendue le 6 avril.
Les Pisans ne s’inclinèrent pas devant la sentence pontificale, et les hostilités reprirent leur cours: ce fut une véritable guerre de pirates dans les mers de Corse et de Sardaigne et sur les côtes de ces îles. Enfin, Innocent III entreprit de faire cesser la lutte qui durait depuis quatorze ans (1119-1133) en partageant l’objet du litige: il érigea Gênes en archevêché et lui donna pour suffragants les diocèses de Mariana, du Nebbio et d’Accia, au nord de la Corse; Ajaccio, Aleria et Sagone, c’est-à-dire la plus grande partie de l’île, restèrent sous le gouvernement de l’archevêque pisan (19 mars 1133); la paix fut signée. Pour compenser la perte des évêchés corses, le Saint-Siège attribua à l’archevêque de Pise de nouveaux privilèges et étendit sa juridiction (1ᵉʳ mai 1138).
On aurait pu croire Génois et Pisans satisfaits: il n’en fut rien. Les deux peuples étaient voués aux désastres d’une éternelle rivalité. Chacun d’eux aspirait à l’empire des mers, et tout succès obtenu par l’un était considéré par l’autre comme une atteinte à sa propre grandeur. La guerre recommença en 1162, mais il ne semble pas que la Corse, qui en subit le contre-coup, en ait été la cause. La rivalité des deux peuples sur son territoire deviendra bientôt plus ardente que jamais à propos d’une petite forteresse dont le nom, inconnu jusque-là, figurera pendant des siècles à côté de celui de Gênes dans tous les traités passés par la République. La querelle de Bonifacio, plus futile en apparence que celle des évêchés, ne s’éteindra que par l’écroulement de l’une des deux républiques.
Au XIIIᵉ siècle, Bonifacio, fondée, disent les chroniques, par l’officier impérial de ce nom préposé jadis à la défense de la Corse, était un repaire de pirates qui pillaient les vaisseaux sans distinction de nationalité. Avant 1186, les Génois s’en étaient rendus maîtres, mais en 1187 les Pisans les en chassent et y bâtissent un nouveau fort dont ils sont eux-mêmes expulsés la même année.