Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo racontent, avec de longs détails, les guerres que Giudice soutint contre Giovanninello Cortinco de Loreto. Une querelle de valets, dans laquelle les deux seigneurs étaient intervenus, avait, au dire des chroniques, fait naître cette longue inimitié qui survécut longtemps aux chefs des deux factions. En effet, lorsqu’au XVᵉ siècle, Gênes partage en Corse le commandement entre deux gouverneurs, il est bien entendu que l’un patronnera le parti de Giudice, l’autre celui de Giovanninello.
Ainsi que l’avoue le chroniqueur D’Oria, lui-même, les campagnes des Génois en Corse ne firent qu’interrompre le long règne de Giudice dont l’autorité s’imposa pendant toute la seconde moitié du XIIIᵉ siècle. La tradition veut que cette autorité ait été judicieuse et bienfaisante. Le comte Giudice de Cinarca (car il avait pris ce titre ainsi qu’en témoigne un document pisan) s’appliqua à faire régner partout la justice. Suivant la Chronique, il fixa, dans une consulte générale tenue à la Canonica di Mariana en 1264, les pouvoirs des seigneurs, et permit d’en appeler de leurs sentences à son tribunal. Les impôts furent limités: chacun suivant sa fortune dut payer une, deux ou trois livres de Gênes; dans les pays féodaux, les sommes perçues étaient partagées entre les seigneurs et Giudice; dans les autres localités, il percevait pour son compte la totalité de l’impôt. «Il s’appliqua, dit Ceccaldi, à donner la paix à la Corse et à la gouverner avec modération et justice.»
La tradition rapporte que Giudice devenu vieux confia la garde de ses châteaux à ses fils naturels: Arrigo, Arriguccio, Salnese et Ugolino devenus ainsi seigneurs d’Attalà, de la Rocca, d’Istria et de la Punta di Rizeni, et tiges des familles féodales de ces noms. La trahison de Salnese d’Istria le livra aux Génois: enfermé dans la prison de la Malapaga, à Gênes, il y mourut âgé de près de cent ans. Un historien français contemporain, le Templier de Tyr, secrétaire de Guillaume de Beaujeu, confirme par son témoignage le récit des chroniqueurs. Après avoir parlé d’un «grand seigneur d’une isle qui a nom Corse, qui se disait Juge de Chinerc et qui, homme de la commune de Gênes, se fit homme de la commune de Pise», rapporte comment «les Pisans abandonnèrent le Juge de Chinerc de Corse, lequel vint à la merci de la commune de Gênes qui le tint en prison avec Pisans et Vénitiens, et mourut après ledit Juge de Chinerc».
VII
LA CORSE GÉNOISE
Gênes et l’Aragon.—Réunion de la Corse à Gênes.—Le Temps de la Commune et Sambocuccio d’Alando.—Arrigo della Rocca et la Maona.
Gênes et l’Aragon.—En 1296, le pape Boniface VIII avait investi des îles de Corse et de Sardaigne la maison d’Aragon. Se contentant d’établir leur pouvoir dans la Sardaigne, Jayme Iᵉʳ et Alfonse ajournèrent la conquête de la Corse, malgré les pressantes sollicitations des seigneurs insulaires. Enfin, en 1345, Raymondo de Montepavone, qui avait gouverné longtemps Cagliari pour le roi d’Aragon, ayant convaincu D. Pedre, successeur d’Alfonse, de la facilité avec laquelle il occuperait un pays où l’Aragon comptait de si nombreux partisans, le roi se décida à envoyer des troupes que les Bonifaciens virent avec stupeur se répandre sur leur territoire (novembre 1346).
Au temps des guerres pisanes, Gênes avait lutté en Corse plus pour l’influence que pour la conquête. Quand Pise ruinée eut abdiqué ses prétentions, la Commune avait cessé de s’occuper de la Corse. Seuls, les D’Oria de Nurra, maîtres en partie de la Sardaigne et de la Rivière-de-Ponent, avaient tenté d’en faire une terre gibeline: les uns s’y présentaient armés de l’investiture aragonaise propre à leur acquérir les sympathies des habitants, les autres, comme Branca D’Oria, avec des pouvoirs fictifs qui en imposaient aux fidèles de la Commune et leur ouvraient les portes mêmes de Bonifacio. A deux reprises, Aitone D’Oria, amiral des Gibelins, avait tenté la conquête de la Corse: la première expédition ayant échoué, il s’était uni en 1335 à Arrigo de Cinarca, seigneur d’Attalà, fils de Giudice, et tous deux s’étaient rendus maîtres de la Corse entière. Comme un revirement s’était produit à Gênes en faveur des D’Oria, Aitone faisait reconnaître par son allié en mars 1336 la suzeraineté de la Commune, mais l’année suivante, ayant mis ses troupes et ses galères au service du roi de France, l’amiral se désintéressa de sa conquête et quitta la Corse pour n’y plus revenir. Il devait périr à la bataille de Crécy.
Mais toutes ses expéditions avaient un caractère privé, et la Commune n’en tirait bénéfice qu’occasionnellement. En 1345, le doge Giovanni da Murta arriva au pouvoir avec de vastes projets au nombre desquels il faut compter la ruine de l’influence espagnole en Corse et en Sardaigne: pour obtenir ce résultat il sut réconcilier momentanément, ou du moins unir, dans un même élan patriotique, les nobles et le peuple. Le parti populaire triomphait à Gênes et ses tendances, entre les mains de l’homme supérieur qu’était le doge, devenaient un instrument de conquête. Il envoyait en Corse le chef de la puissante corporation des bouchers, Antonio Rosso, pour y travailler le peuple, et le terrible ennemi des grands, Gottifredo da Zoagli, pour impressionner la noblesse. En Sardaigne, ses agents tentaient de faire révolter Sassari contre le roi d’Aragon, et les D’Oria, les Spinola, les Malaspina et les Massa, oubliant leurs triples rancunes d’aristocrates, de gibelins, d’exilés, secondaient les efforts de ces artisans, de ces Guelfes, de cette plèbe qui les avaient chassés.
Réunion de la Corse à Gênes.—Cependant les hostilités étaient suspendues, quand la nouvelle parvint à Gênes que le territoire de Bonifacio venait d’être envahi. Indigné, le doge se plaignit à D. Pedre qui, au lieu de s’excuser, déclara que «l’expédition de Corse était faite par son ordre». Cette sèche réponse dictait aux Génois une conduite énergique: la conquête de la Corse devenait indispensable à l’honneur de la République. En trois mois, les agents de la Commune s’assurèrent l’adhésion des chefs, et en avril 1347, Nicolò da Levanto, podestat de Bonifacio et vicaire pour les Génois en Corse, recevait les hommages des Cinarchesi (Guglielmo et Ristoruccio della Rocca,—Orlando et Arriguccio d’Ornano). Si les registres du chancelier Giberto da Carpina, lacérés et réduits à quelques feuilles, ne nous ont conservé que les actes relatifs à ces personnages, il n’en faut pas conclure que les Cinarchesi furent seuls à rendre cet hommage, car le chroniqueur florentin, Giovanni Villani, qui mourut l’année suivante (1348), dit formellement qu’au mois d’août 1347 «les Génois eurent la seigneurie de toute l’île de Corse, par la volonté presque unanime de tous les barons et seigneurs de la Corse».
Pendant ce temps, le roi d’Aragon armait des forces importantes pour les jeter sur la Corse. Le 12 juillet, le doge réunit le Conseil des Sages pour délibérer «sur les événements de Corse—supra factis Corsicæ.» Dans cette séance, on décréta un armement considérable auquel furent tenus de contribuer tous les citoyens, les vassaux de la Commune, ainsi que les seigneurs et les villes confédérés. Pour couvrir les premiers frais de la campagne, un emprunt de 50.000 livres fut voté.