Le 18 juillet, des lettres sont envoyées en tous sens pour inviter seigneurs et communes à coopérer au «recouvrement urgent de l’île de Corse». Il faut répondre dans le délai d’une semaine. Les marquis del Carretto qui gardent le silence, sont menacés et sommés d’envoyer leur procureur. Gottifredo Impériale est chargé de recruter des soldats à Pise et «dans tous les endroits où il en pourra rencontrer». Ces lettres témoignent par leur rédaction d’une fièvre impatiente et inquiète; «on ne saurait trop prévoir, disent-elles, de combien de dangers les Génois sont menacés, si la Corse tombait entre les mains d’un étranger ou d’un ennemi, et pour éviter ce péril, chacun doit, d’un cœur fidèle et empressé, remplir un devoir aussi nécessaire que glorieux.»
Aucun détail ne nous est parvenu sur cette campagne, que commandait le fils du doge, Tomaso da Murta. La terrible peste de 1347-48 qui ne laissa en Corse que le tiers des habitants, au dire de Villani, anéantit tout souvenir de cette expédition. Cependant la Chronique nous montre à l’époque de la grande mortalité, l’implacable populaire Gottifredo da Zoagli assouvissant sur des seigneurs qui avaient cependant reconnu les premiers la souveraineté de Gênes, sa haine pour la noblesse. Sous de futiles prétextes, il fit pendre Orlando Cortinco, et envoya deux de ses parents mourir à la Malapaga. Il ne se montra pas moins sévère à l’égard d’Orlando d’Ornano. Ce seigneur n’était cependant coupable que d’avoir enlevé la femme de son frère, parce que, dit la Chronique, «il la trouvait plus belle que la sienne». Gottifredo n’apprécia pas cette excuse et le fit décapiter. En Balagne, il semble n’avoir pas été étranger à l’incendie et au pillage du château des marquis de Massa à San-Colombano par les populaires; mais il fit couper le nez à une femme de mœurs douteuses qui avait séquestré la fille d’un des marquis pour la «marier à un seigneur qui la recherchait». Cet homme vertueux et sanguinaire, qui s’était fait élire comte de Corse par le peuple, ne tenta pas de résister à la peste: il retourna à Gênes pour fuir le fléau, laissant comme vicaire Guglielmo della Rocca, mais non sans avoir pris la précaution de faire consigner en otage par celui-ci son fils Arrigo.
Par décret du 29 novembre 1347 fut ouvert l’Emprunt nouveau pour l’acquisition de la Corse. Le capital de 50.000 livres fut divisé en 500 actions (luoghi) donnant droit chacune à une voix dans les assemblées délibératives. Malgré la peste, la République entretint des garnisons en Corse; mais une guerre terrible, dans laquelle Gênes trouva réunies contre elle toutes les forces maritimes des Grecs, des Vénitiens et des Aragonais, la contraignit peu à peu à mettre toutes ses troupes au service d’une cause d’où dépendait sa fortune commerciale. Forcée de transiger avec ses ennemis, elle tenta de les diviser et, pour «empêcher les étrangers de se plaindre», elle rappela de Corse les soldats qui y restaient encore en 1350. Les pourparlers avec le roi d’Aragon s’éternisèrent, les Génois ne voulant à aucune condition, renoncer à la Corse et à la Sardaigne. Cependant quand ils virent que D. Pedre, en lutte avec la Castille, était immobilisé dans son royaume, ils ne songèrent plus qu’à reprendre les positions qu’ils occupaient avant la guerre. Un diplomate habile, Leonardo da Montaldo, fut chargé de ramener à la République les communes qui s’étaient séparées d’elle au cours des hostilités avec Venise. En Corse, il procéda discrètement et reçut à Calvi, au nom de la Commune, le serment de fidélité prononcé par les chefs au nom du peuple corse. On envoya alors en Corse des troupes qui occupèrent quelques forteresses, dont Baraci, lieu propre à surveiller le débarquement des Aragonais (1357).
Le Temps de la Commune et Sambocuccio d’Alando.—Si l’on s’en rapporte aux chroniques, toutes les invasions génoises qui se sont succédé en Corse, furent provoquées par les insulaires eux-mêmes réunis en consulte à la suite de soulèvements d’importance inégale. Et de fait, si les monuments prouvent que ce n’est pas là une satisfaction accordée par l’auteur à l’amour-propre national, ils témoignent surtout de l’habileté de ceux qui travaillèrent à les asservir.
Car la documentation, extraite en grande partie de la comptabilité froide et discrète de la Commune, nous révèle que toutes ces consultes et tous ces soulèvements sont le résultat d’intrigues dont le prix est soigneusement consigné. Observons aussi que les ambassades corses sont presque toujours arrivées à Gênes au moment où la République avait intérêt à leur intervention. Elles ne représentent le plus souvent qu’un parti, et exécutent leur mission à l’insu du plus grand nombre. Aussi arrive-t-il parfois que leurs pouvoirs sont contestés, et que les mandataires s’estiment heureux d’être renvoyés dans leur île sans passer par la corde ou la prison, après avoir été traités de faux ambassadeurs.
Quiconque a étudié l’histoire de la Corse ailleurs que dans les chroniques, sait combien la portée de ces assemblées a été exagérée. Les populations de Morosaglia et des pays voisins y prenaient part; quant au reste de la Corse, il n’y était représenté que dans des proportions assez faibles et uniquement par les partisans des organisateurs de la consulte. S’il n’en était ainsi, comment comprendrait-on les résultats contradictoires de ces réunions, où se succédaient des décisions tellement diverses que la mobilité même du peuple corse ne suffirait pas pour les expliquer?
On imagine donc combien il était facile à un chef de clan, à un parti, même à une invasion étrangère, de faire sanctionner les usurpations les moins justifiées: le pays était pauvre, les peuples oisifs, les rivalités aveugles, les passions excessives. Dans un horizon trop étroit pour se développer, les qualités de la race n’étaient plus qu’un danger pour elle-même. La Corse aspirait à un champ plus vaste, toute nouveauté lui était une espérance, tout inconnu devenait un messie. L’étranger pouvait débarquer sur son sol, il y trouvait toujours une faction intéressée au changement; tout au moins, s’il n’y avait rien à gagner pour elle, y avait-il à perdre pour la fraction adverse.
Une vaste internationale (que l’on me pardonne cette expression moderne) reliait au milieu du XIVᵉ siècle les populaires de tout l’Occident. A Rome, où Rienzi, vainqueur des patriciens, ose attaquer le dogme de la monarchie universelle et proclamer l’indépendance des peuples, à Gênes, à Lucques, à Pise, à Sienne, partout souffle un vent de révolte, et les marchands italiens, en propageant les idées nouvelles sur les foires de Provence et de Champagne, apportent en France le germe de la Jacquerie. Dans un pays comme la Corse, les Zoagli, les Rosso, les Montaldo trouvent un terrain propice aux rébellions. Mais ce n’est pas seulement un idéal social que poursuivent ces diplomates avisés, ils servent leur patrie. Depuis plus d’un siècle, il existait en Corse des villages indépendants. Dans ces petites communes qui souffrent du voisinage des seigneurs et des fréquentes invasions des Cinarchesi, l’intrigue génoise avait plus de facilités pour préparer les voies que dans les pays où le seigneur est souvent un tyran, mais aussi un protecteur. Suivant une version très ancienne de Giovanni della Grossa, «les grands dominaient là où ils n’étaient pas seigneurs. Ne pouvant supporter leurs mauvais traitements, les peuples de Mariana et du domaine des Cortinelis s’unirent ensemble et mirent à leur tête Sambocuccio d’Alando». La troupe toujours grossissante traverse triomphalement la Corse et renverse les châteaux, bâtisses grossières qui ne doivent leur force qu’à leur position naturelle. Mais les seigneurs, revenus de leur surprise, songent à se défendre. Deux armées sont en présence et l’avantage, au dire de Pietro Cirneo, est plutôt du côté des seigneurs, car le prudent Sambocuccio est d’avis d’éviter la bataille. On combattit toute une journée, sans résultat, mais «le parti populaire, dit la Chronique, sentant qu’il ne pouvait se maintenir sans un appui solide, envoya à Gênes quatre députés qui, en son nom, donnèrent la commune de Corse à la commune de Gênes». Les ambassadeurs, reçus avec effusion, y furent entretenus et luxueusement habillés, dit la comptabilité, «pour le bénéfice et l’utilité de la commune de Gênes».
Car telle est la morale et la conclusion de ce mouvement populaire dans lequel un écrivain italien (le général Asserets) soutenant une thèse politique, d’ailleurs richement documentée, a voulu voir «une révolution telle que n’en avait jamais subi aucun pays italien». La Chronique si fertile en détails ne nomme pas un seigneur qui ait péri au cours du soulèvement; sauf dans le Marchesato et le fief cortinco, qui prendront désormais le nom de Terre de la Commune, tous les châteaux seront rapidement relevés. Si justifiée qu’eût été une jacquerie, le peuple qui n’a même pas pu contraindre ses chefs (caporali) à se mettre à sa tête, n’a été que l’instrument de la politique génoise.
La révolution communale de Sambocuccio, encadrée par la mission de Montaldo et précédée de pourparlers avec Gênes, ne nous apparaît donc pas comme un acte spontané des populations. Le diplomate génois qui partait en Corse le 30 septembre 1358, semble littéralement être allé chercher l’ambassade dont la mission à Gênes était terminée dès le 12 octobre, ainsi qu’il résulte de la facture de «25 livres 18 sous» du tavernier Leonardo da Boncella pour frais de pain, nourriture et boisson, des ambassadeurs du peuple corse. Ce détail a son importance, car il nous permet de croire que l’habile politique a pu régler tout aussi bien les phases de la révolte que rédiger les instructions données par le peuple à ses mandataires.