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AVANT-PROPOS
Nous avons été guidés, en écrivant ce volume, par le souci constant de rattacher l’histoire de Corse à l’histoire générale du monde méditerranéen: par là seulement elle prend toute sa valeur et sa véritable signification. Dans l’anarchie méditerranéenne qui se prolonge à travers les siècles, la Corse est le jouet d’intrigues compliquées qui se sont nouées à Gênes, en Aragon, en Angleterre, en France même; elle est le champ de bataille où se vident des querelles, politiques et économiques, qu’elle n’a point provoquées; et l’on s’explique aussi qu’il faille suivre hors de Corse la glorieuse aventure de tant de Corses qui ne sont point revenus dans leur patrie. Napoléon tout le premier.
Car ce petit peuple a rempli le monde du bruit de sa gloire. Un génie comme Napoléon, un homme d’État comme Paoli, un diplomate comme Pozzo di Borgo, un guerrier comme Sampiero suffiraient à sa réputation. Mais l’éclat de ces noms a laissé les autres dans l’ombre: la nation corse était si peu connue. Quelles en sont les origines? Quels éléments la constituent? Quelle fut son évolution? Que doit-elle aux Romains, aux Arabes, à Pise, à Gênes? Quelles étaient ses mœurs, son développement économique? Pour comprendre la constitution de Paoli, il faut la replacer dans la continuité de la vie corse, à la suite des tentatives d’organisation nationale dont témoignent les consultes d’Orezza et de Caccia.
Bien que l’esprit de cette collection nous interdise en principe d’entrer en discussions sur des points controversés, nous avons dû exprimer les raisons qui nous font repousser certaines opinions généralement admises. La légende de Ugo Colonna, la constitution de Sambocuccio, l’origine corse de Christophe Colomb sont-elles compatibles dans une certaine mesure avec la gravité de l’histoire? Les détails dont s’agrémentent la biographie de Sampiero ou les généalogies des Bonaparte reposent-ils sur quelques points d’appui solides? C’est ce que nous avons tenté d’élucider dans une étude sur l’évolution de l’historiographie corse, où nous verrons comment se sont élaborées ces opinions et dans quelles proportions la vérité a contribué à leur formation.
Ces quelques observations portent sur des noms assez universellement connus pour mériter qu’on ne laisse pas s’accréditer autour d’eux des légendes sans consistance. Nous ne les multiplierons pas, car ce modeste ouvrage ne saurait viser à l’érudition. Tout son mérite consiste en un choix consciencieux d’opinions et d’extraits empruntés aux études récentes les plus poussées[A]. Grâce à M. Driault, nous avons pu donner un copieux aperçu des négociations diplomatiques qui, pendant plus de trente ans, préparèrent l’annexion de la Corse à la France. Les travaux de MM. Arthur Chuquet, l’abbé Letteron, Dom Ph. Marini, Pierre Piobb (comte Vincenti), Paul et Jean Fontana, Le Glay, Le lieut.-col. Campi, A. Ambrosi, Franceschini, Lorenzi de Bradi, le capitaine Mathieu Fontana, Joseph Ferrandi, A. Quentin, le capitaine X. Poli, le marquis d’Ornano, Courtillier, ont contribué à la formation d’une synthèse que nous aurions voulue irréprochable, mais il serait présomptueux de la considérer comme définitive: il faudra la tenir au courant, la compléter, la rectifier. C’est pourquoi nous nous adressons à ceux-là mêmes dont les œuvres nous ont servi de guide pour solliciter leur critique ainsi que la collaboration de tous ceux qui étudient le passé de notre grande île méditerranéenne.