Pour les Fregosi, la Corse devait être un champ d’exploitation. Ils avaient employé au mieux de leurs intérêts personnels les fonds fournis par la République. Afin de continuer la guerre, Abramo de Campo-Fregoso emprunta de l’argent aux Bonifaciens et vint mettre le siège devant le château de Cinarca. Quand il s’en fut emparé, jugeant qu’il lui serait difficile de le conserver, il le vendit 3.500 livres à Carlo d’Ornano. Mais Vincentello d’Istria qui avait vaincu et fait prisonnier le lieutenant d’Abramo, Andrea Lomellini, assiège le gouverneur à Biguglia et s’empare de sa personne (1420). La prise de Bastia suit de près, et les Génois sont chassés. Il est presque inutile d’ajouter qu’Abramo ne rendit jamais aux Bonifaciens l’argent qu’il leur avait emprunté.

Entreprises des Aragonais sur la Corse.—Vers la fin de l’année 1420, le roi D. Alfonse estimant nécessaire sa présence en Sardaigne, arma une flotte importante. Accueilli en souverain à Sassari par les Sardes, il fit voile aussitôt pour la Corse, et reçut à son débarquement les hommages des principaux chefs. Calvi et Bonifacio, dont les populations étaient génoises, s’étaient préparées à la résistance; cependant les Aragonais entrèrent dans Calvi presque sans coup férir, grâce à la trahison d’un habitant, Giacopo-Pietro da Montelupo qui leur en ouvrit les portes pendant la nuit. La ville ainsi occupée, presque sans protestation de la part de sa population pacifique de pêcheurs et de marchands, le roi distribua aux notables quelques faveurs et partit pour Bonifacio, ne laissant, pour garder la place, que soixante Catalans sous la conduite du capitaine Juan de Liñan. Grave imprudence, car les Calvais, privés de communications avec Gênes, principal débouché de leur commerce, et peut-être incommodés par la présence des soudards catalans, s’avisèrent d’un stratagème pour s’en débarrasser. Un navire chargé de marchandises avait jeté l’ancre au cap Saint’Ambrogio, à quatre milles de Calvi: ils firent miroiter aux yeux des soldats les avantages d’une prise facile, et décidèrent une partie de la garnison à courir sus au butin. Ce piège grossier réussit: la garde de la citadelle réduite de moitié, ne put résister aux menaces de la population armée contre elle, et le capitaine Liñan s’estima heureux de pouvoir embarquer tous ses hommes à destination de Bonifacio. Ainsi, fait peut-être unique dans l’histoire, la prise d’une ville et sa délivrance s’effectuèrent presque sans effusion de sang.

Quant à Montelupo, une délibération des habitants de Calvi réunis dans l’église San-Giovanni le 14 août 1421, le déclara traître à sa patrie, indigne d’habiter, de posséder ou de négocier à Calvi. Ses biens furent confisqués et le prix de leur vente affecté à l’acquisition d’armes, de cuirasses et de munitions pour la défense de la ville. C’est à partir de ce moment, dit-on, que Calvi ajouta en exergue à la croix de Gênes qu’elle portait dans ses armoiries la devise «Civitas Calvi semper fidelis».

La flotte aragonaise resserrait étroitement Bonifacio. Les canons catalans, hissés sur des tours voisines, dominaient à la fois le port et la ville et causaient de tels ravages que les habitants, déjà décimés par la famine et la rigueur de décembre, implorèrent une courte trêve, promettant de se rendre s’ils n’étaient pas ravitaillés avant janvier 1421. Un brigantin fut envoyé à Gênes et, le premier janvier, une escadre de huit vaisseaux, commandée par Battista di Campofregoso était signalée. Aussitôt les assiégés au mépris de la trêve, dit un historien milanais contemporain, prennent les armes et détournent l’attention des Aragonais. Favorisée par le vent, la flotte génoise brise la chaîne qui ferme le port et ravitaille la cité. C’en fut assez pour décourager le roi appelé à Naples par des intérêts plus pressants, car il s’agissait de la succession de la reine Jeanne compromise par l’ambition de la maison d’Anjou. Il partit après avoir nommé Vincentello vice-roi de Corse. Le pouvoir de celui-ci, en 1421, est tel que l’annaliste génois contemporain (Stella), lui-même ne le discute pas: «La plus grande partie de l’île, écrit-il, appartient au comte Vincentello della Rocca, les Génois y règnent de nom, mais leur pouvoir y est nul.» Le pape Martin V, envoyant en Corse un légat apostolique pour y organiser un synode, l’adressa au comte Vincentello, Souverain de la Corse. Celui-ci sut profiter de l’occasion pour convier à cette assemblée tous les laïques de quelque importance, et fit savoir que la constitution synodale devait être observée par tous, sous les peines les plus sévères. Cet acte purement politique tendait à donner à son autorité la sanction apparente du Saint-Siège.

La lutte des Adorni et des Fregosi fit tomber Gênes au pouvoir du duc de Milan. Tomasino de Campo-Fregoso et les siens reçurent «en remboursement des sommes qu’ils avaient dépensées pour le service public» près de 60.000 florins et la seigneurie de Sarzane. Ils attendirent dans cette petite ville qu’un souffle plus favorable leur rendît les hautes charges de la République qu’ils avaient su rendre si lucratives. Comme le roi de France, le duc de Milan s’était engagé à respecter la constitution des Génois et leurs franchises.

Moins tyrannique, Vincentello, malgré l’opposition des Cinarchesi, aurait pu établir solidement son autorité en Corse. En pensionnant les caporali, il avait fait reconnaître sa suzeraineté; les rois d’Aragon, le Saint-Siège, Florence le traitaient en souverain, et Gênes, elle-même, par des rapports courtois avec lui, semblait accepter l’état de choses qu’il avait créé. Les excès dont il se rendit coupable causèrent sa chute. En 1433, alors qu’il était en fort mauvais termes avec Simone de Mari, seigneur du Cap-Corse, et les seigneurs della Rocca, d’Ornano et de Bozzi, il exigea des populations qui lui restaient fidèles une contribution extraordinaire, ce qui lui aliéna les masses. En enlevant une jeune fille de Biguglia, il provoqua l’indignation générale. Les habitants de la Terre-de-la Commune se groupèrent autour de Simone de’ Mari et le comte, presque isolé, dut quitter la Corse. Les Florentins l’accueillirent avec de grands honneurs et lui fournirent des secours. Mais comme il revenait, accompagné de son frère Giovanni, Zaccaria Spinola, capitaine d’une galère génoise, s’empara d’eux. Vincentello, conduit à Gênes, fut condamné à avoir la tête tranchée. Il revendiqua la responsabilité de tous les dommages que son frère et les autres Corses avaient infligés aux Génois; ce qui fournit un prétexte à la République pour déclarer ses biens confisqués. L’importance qu’attacha le gouvernement génois à la capture de Vincentello fut telle que Zaccaria Spinola et son lieutenant, Giacopo di Marchisio, reçurent, en récompense, des privilèges à vie, et que chacun des officiers qui se trouvaient à bord de leur galère fut gratifié d’un don de cinquante livres. Vincentello fut exécuté à Gênes dans une petite cour du Palazzetto (monument qui renferme aujourd’hui les Archives d’État). Sa tête tomba sous le couperet de la mannaja, instrument de mort dont on usait communément en Italie, et qui fit depuis son apparition en France sous le patronage du docteur Guillotin.

Intrigues des seigneurs, des caporali et des Fregosi.—Intervention pontificale.—Après la mort de Vincentello, les feudataires recommencèrent à se disputer le pouvoir. Simone de’ Mari, le plus puissant d’entre eux, se rendit maître de Bastia et se crut assez fort pour lever des impôts; mais les Cinarchesi: Giudice d’Istria, Polo della Rocca et Rinuccio di Leca s’unirent contre lui. Afin de diviser ses adversaires, il commença par gagner à sa cause Polo della Rocca et traita avec Rinuccio. Giudice ne voulut entendre parler d’aucun accommodement: il se fit nommer comte de Corse par le roi d’Aragon, titre qui ne fut reconnu que par ses vassaux, car les insulaires, réunis à Morosaglia, élurent Polo della Rocca comte et seigneur de l’île.

Aussitôt Simone de’ Mari déçu dans ses espérances, fit avec les Montaldi un traité par lequel la Corse aussitôt conquise serait partagée entre eux et lui, par moitié. Les caporali, fidèles à leurs principes d’intérêt personnel, abandonnèrent le comte Polo et se rangèrent avec les Montaldi, mais ceux-ci après la victoire, s’aliénèrent les Corses en faisant emprisonner leur allié, Simone de’ Mari. Sous les ordres de Rinuccio di Leca, les insulaires marchèrent contre les Montaldi dont l’armée fut taillée en pièce à Tassamone (1437).

Cette même année, Tomasino di Campo-Fregoso fut élu doge. Reprenant le projet déjà conçu par tant de familles génoises de se constituer avec la Corse un fief particulier, il envoya son neveu Jano qui entra en correspondance avec les seigneurs et les caporali; grâce à de belles promesses celui-ci n’eut aucune peine à parcourir la Corse en triomphateur. Après avoir reçu l’hommage des seigneurs du Cap-Corse dont il confisqua et revendit les châteaux, il passa dans l’Au-delà-des-Monts et força Bartolomeo d’Istria, fils de Vincentello, à lui céder moyennant 200 écus le château de Cinarca qu’il revendit 3.000 écus à Rinuccio de Leca. Pour conserver son fief, chacun des Cinarchesi paya à Jano une somme proportionnée à son importance.

Encouragé par ces premiers succès, Jano supprima les pensions des caporali. C’était imprudent: ceux-ci mirent à leur tête Polo della Rocca et Rinuccio di Leca qui forcèrent le gouverneur à s’enfuir. Revenu avec des forces importantes, il triompha des Corses, dit Giovanni della Grossa, dans la plaine de Mariana, «grâce à des épouvantails avec lesquels les Génois effrayaient les chevaux» (1441). Cette défaite eut des conséquences graves pour les Corses: pendant plusieurs mois, Polo fut poursuivi par les Génois; mais le pire, dit la Chronique, fut que chacun des adversaires, partout où il passait, levait la taille, de sorte que chaque feu la paya deux fois cette année.