Rivalité de Francesco della Rocca et de Vincentello d’Istria.—Avec l’appui des Génois, auxquels il s’était soumis après la mort de son père, Francesco della Rocca, fils d’Arrigo, vicaire de la République, avait contraint les Cinarchesi à reconnaître sa suprématie. Seul, Vincentello d’Istria, fils de Ghilfuccio et d’une sœur du comte Arrigo, dont le domaine était réduit au tiers de la petite seigneurie d’Istria, ne voulut pas s’incliner devant l’autorité du bâtard de son oncle. Il s’associa quelques aventuriers sardes et catalans avec lesquels, monté sur une felouque de rencontre, il commença de piller les territoires des Bonifaciens. Dès que les ressources ainsi acquises le lui permirent, il se procura un brigantin dont l’usage énergique lui valut bientôt dans les eaux méditerranéennes la réputation d’un corsaire redoutable. Les navires des marchands génois, lui procurant le plus substantiel de ses prises, sa renommée parvint à la cour d’Aragon où le roi, don Pedre, se souvenant des services et de la constance de son oncle Arrigo, lui fit un favorable accueil, et lui donna quelques troupes avec le titre de lieutenant du roi en Corse. D’esprit pratique, Vincentello ne se para pas bruyamment de cette dignité honorable, mais il débarqua discrètement dans l’île, s’empara par surprise du château de Cinarca et y plaça une garnison espagnole. Avec les Corses qui étaient venus, en grand nombre, se ranger sous la bannière aragonaise, il marcha sur Biguglia où il ne rencontra aucune résistance et se présenta devant Bastia. Quoique secondé par Francesco della Rocca, Leonello Lomellino fuyant le danger, s’était embarqué pour Gênes, laissant dans la forteresse une petite garnison dont le chef livra la place à Vincentello pour deux cents écus.

A Biguglia, Vincentello, satisfait du nombre respectable de ses partisans, s’était fait offrir le rameau d’oranger qui, suivant le rite consacré en Corse, lui conférait le titre de comte. Francesco della Rocca, à Bonifacio, se préparait à la lutte en ralliant à la cause génoise les mécontents déçus pour avoir escompté trop tôt les avantages de la suzeraineté aragonaise. Cependant les deux peuples étaient en paix, et quand Francesco, jugeant ses forces suffisantes, reprit l’offensive, une proclamation du roi de Sicile, D. Martin, fils de D. Pedro, ordonna au gouverneur de Sardaigne et à ses officiers de porter secours à Vincentello contre les rebelles qu’il s’étonnait de voir combattre sous l’étendard de la commune de Gênes, de poursuivre lesdits rebelles en tous lieux, mais de respecter Calvi et Bonifacio, villes génoises. Cette formule n’avait pour but que de limiter les revendications génoises et de montrer surtout qu’elle les voulait ignorer. Gênes imita cette discrétion, mais n’en envoya pas moins, en 1407, Andrea Lomellino, fils de Leonello, avec le titre de gouverneur. Francesco della Rocca, dont la popularité avait remplacé celle de Vincentello, triomphait sur tous les points. Dans l’Istria, dans l’Ornano, à Vico, il avait battu et poursuivi les troupes de ce dernier et les avait obligées à franchir les monts. «Partout où il passait, dit la Chronique, chacun prenait les armes pour se joindre à lui.» Il assiégea Biguglia où le comte s’était retiré et le contraignit à fuir à Bastia. Bloqué dans cette forteresse par Francesco et le gouverneur génois qui venait de débarquer, Vincentello, blessé à la jambe, se jeta en hâte sur un brigantin et s’en fut solliciter des secours en Sicile.

La faveur dont avaient joui les Génois et leur vicaire Francesco auprès des chefs insulaires, ne fut pas de longue durée. Quand Vincentello reparut dans la baie d’Ajaccio avec une petite flotte catalane (1408), les Cinarchesi l’accueillirent comme un sauveur. Pour se les attacher par des liens plus solides que ceux dont il avait éprouvé la fragilité, il dissimula ses ressentiments, et s’engagea à partager avec les plus influents d’entre eux les fruits de leur conquête éventuelle. Cette union éphémère impressionna les masses et les ramena autour de Vincentello.

L’inquiétude à Gênes fut extrême. On y décréta un armement général auquel les communes confédérées furent énergiquement invitées à contribuer (mai 1407). La mort de Francesco della Rocca, frappé d’un coup d’épieu à Biguglia, débarrassa Vincentello d’un redoutable compétiteur, et Andrea Lomellino fut tellement effrayé de l’isolement où le laissait la disparition de son vicaire qu’il pensa renoncer à l’entreprise et s’enfuir. Il en fut empêché par les Gentili, seigneurs du Cap-Corse, qui, accourant avec leurs vassaux, mirent en fuite les troupes de Vincentello.

Francesco ne laissait que des enfants en bas âge. Sa sœur madonna Violante, femme de Ristorucello Cortinco, se crut assez forte pour le venger et empêcher Vincentello de s’établir sur les ruines de sa maison. Elle parcourut la Corse, évoquant partout la mémoire de son frère et de son père, le comte Arrigo, «mais, dit la Chronique, le sort ne seconda pas ses desseins; malgré le nombre infini de partisans qui suivirent cette femme valeureuse, malgré la virilité de son courage et l’élévation de son esprit, elle fut battue à Quenza par Vincentello; et sa défaite fut telle qu’elle eut grand’peine à gagner Bonifacio».

Conquête de l’île par Vincentello.—Cependant Vincentello, peu rassuré sur les conséquences de la lutte qu’il avait entreprise contre Gênes, envoya au roi D. Martin, le gouverneur catalan du château de Cinarca, qui, s’appuyant sur l’expérience acquise pendant son séjour dans l’île, put convaincre son souverain des dangers que courait la cause aragonaise abandonnée aux mains des seuls Corses. Le roi promit de prompts secours. Malheureusement pour Vincentello, D. Martin n’arriva en Sardaigne que pour y terminer prématurément ses jours.

En 1411, Gênes envoya en Corse Raffaele da Montaldo, qui s’y était concilié des sympathies au temps du comte Arrigo. Il était particulièrement lié avec la puissante famille d’Omessa dont tous les membres, revêtus de fonctions ecclésiastiques, vivaient en chefs redoutés plus qu’en prélats. Ambrogio d’Omessa était évêque d’Aleria, et Giovanni son neveu, évêque de Mariana. Ceux-ci élevèrent d’abord une barrière à l’ambition croissante de Vincentello; mais quand Montaldo fut rappelé à Gênes, ils semèrent l’agitation dans l’île pour exploiter la mauvaise position de ses successeurs.

Tomasino da Campo-Fregoso, alors doge, fit décréter une dépense de 5000 florins d’or pour soumettre la Corse (7 juin 1416). Son frère Abramo, envoyé dans l’île, contraignit Vincentello à demander des secours au roi d’Aragon. Quant aux deux évêques, quoique battus par Pietro Squarciafico, lieutenant de Tomasino, ils ne se découragèrent pas et recrutèrent des troupes pour lutter contre les Génois; Vincentello se joint à eux, bat Squarciafico et le fait prisonnier. C’est alors qu’il fit construire à Corte la citadelle dont on peut admirer encore aujourd’hui les imposantes fondations.

Ici, les caporali entrent officiellement en scène. Comme à Florence, on appelait ainsi les gonfaloniers du peuple. Ainsi que le gonfalonier, le caporale était toujours choisi parmi les habitants du village. Dans l’esprit du peuple, il devait faire contrepoids à la tyrannie du seigneur ou du podestat, mais les familles de gentilshommes, elles-mêmes, ne tardèrent pas à apprécier une fonction que tous les gouvernements subventionnaient tour à tour, et une nouvelle aristocratie mixte se forma. Il y eut des familles de caporali. Au XVᵉ siècle, le caporale n’est plus pour le gouvernement génois que le chef d’origine locale chargé, moyennant rétribution, de maintenir son influence. Sur ses registres de comptabilité, il confondra sous la même rubrique les syndics des villages et les féodaux les plus puissants de l’Au-delà-des-Monts. Par les caporali, Gênes communique avec chaque clan et conserve ainsi dans l’île une autorité que les fonctionnaires génois sont incapables de maintenir par eux-mêmes.

Il est probable que la suppression d’une pension qu’ils touchaient depuis deux ou trois ans fit soulever les deux évêques et leurs amis contre Gênes. Vincentello se les attacha en leur rendant leur subvention. Dès lors, les familles principales de la Terre-de-la-Commune reçurent régulièrement leur traitement, tantôt de la République, tantôt du gouvernement aragonais, souvent aussi du seigneur cinarchese qui avait pu se constituer un parti important. En 1443, Mariano da Caggio, élu lieutenant général du peuple corse, voudra réprimer leurs abus: il nivellera leurs tours et leur interdira de prendre le titre de caporale; mais son autorité trop éphémère ne portera pas de fruits.