Sous le gouvernement de Tridano della Torre commença la lutte entre les Ristagnacci (appelés à tort Rusticacci dans les manuscrits du XVIIIᵉ siècle) et les Cagianacci, familles populaires de la piève de Rogna. Leurs vendette devaient se prolonger pendant près d’un siècle.
Arrigo della Rocca et la Maona.—Les gouverneurs génois soutenus par les chefs populaires étaient à peu près maîtres de la Corse, lorsqu’Arrigo della Rocca, fils de Guglielmo, qui s’était enfui en Espagne, débarqua à Olmeto avec des troupes catalanes et, secondé par les Cinarchesi, s’empara de l’île entière. A Biguglia, il se fit acclamer comte de Corse. A la suite de ces succès rapides, D. Pedro le nommait son lieutenant en Corse et en Sardaigne; mais un parti composé des feudataires du Cap-Corse et d’un certain nombre de chefs de villages conduits par Deodato da Casta, se forma contre Arrigo, qui abusait violemment du pouvoir. Une consulte populaire tenue à la Venzolasca décida l’envoi d’ambassadeurs à Gênes, qui, effrayée par les dépenses d’une nouvelle guerre, afferma l’île à une société industrielle et financière, composée de six membres, et désignée sous le nom de maona (27 août 1378). On prétendit à Gênes que les mandataires du peuple corse avaient sollicité ce nouveau mode de gouvernement.
Arrigo, après avoir attendu vainement des secours promis par le roi d’Aragon, se décida à accepter une part dans la maona, mais il ne tarda pas à se brouiller avec ses associés. D’accord avec les seigneurs d’Ornano et d’Istria, il tomba à l’improviste sur les troupes génoises et s’empara de deux membres de l’association: l’un fut mis à mort, l’autre paya six mille florins pour sa rançon.
La maona s’était résignée à la perte du pays cinarchese que gouvernaient les seigneurs sous la suzeraineté du comte Arrigo. L’assassinat d’un membre de la famille de Leca ralluma le feu des divisions intestines; le gouverneur pour la société en voulut profiter: ses troupes battirent les Cinarchesi et les refoulèrent jusqu’en Ornano. Mais alors les seigneurs, redoublant d’énergie, tombèrent à leur tour sur l’armée génoise qui, réfugiée à Ajaccio, dut capituler.
Cependant, Arrigo était parvenu à se rendre maître de la Corse presque entière, il y régna tranquillement au nom du roi d’Aragon pendant plusieurs années, n’ayant à lutter que contre des révoltes partielles. En 1393, il perdit toutes ses conquêtes et se trouva, avec tous les seigneurs Cinarchesi, dépossédé même des fiefs paternels.
Arrigo eut de nouveau recours au roi d’Aragon qui mit à sa disposition deux galères. En moins de temps encore qu’il n’en avait mis à perdre l’île, il la reconquit et fit même prisonnier le gouverneur génois, Battista da Zoagli, frère du doge de Gênes. Mais comme les Cinarchesi ne lui avaient apporté aucune aide, il les chassa de leurs châteaux et se déclara seigneur de l’île tout entière. Quatre ans après, Raffaele da Montaldo, capitaine de l’île de Corse pour les Génois, l’obligea à repasser les monts (1398). Arrigo se préparait de nouveau à la guerre lorsqu’il mourut en 1401.
VIII
LA FIN DU MOYEN AGE
Rivalité de Francesco della Rocca et de Vincentello d’Istria.—Conquête de l’île par Vincentello.—Entreprises des Aragonais sur la Corse.—Intrigues des seigneurs, des caporali, des Fregosi.—Intervention pontificale.
A Gênes, en moins de quatre ans, dix doges s’étaient succédé, choisis alternativement dans les factions des Adorni et des Fregosi. Pendant près de deux siècles, ces deux familles d’origine populaire devaient se disputer le pouvoir, au détriment de leur patrie qu’elles inféodèrent tour à tour à des souverains étrangers pour enlever à la faction adverse triomphante les bénéfices de sa victoire. A l’extérieur, la sécurité de la République fut, au cours du XVᵉ siècle, constamment menacée: par les Vénitiens, jaloux de la prospérité de leur commerce, par les Milanais, voisins turbulents et intraitables, par les Musulmans, dangereux pour leur négoce en Orient, par l’Aragon qui convoite l’empire de la Méditerranée, et plus tard par l’ambition conquérante des princes français. Au début du siècle, les rois aragonais ont les yeux fixés sur la Sardaigne, qu’ils dominent imparfaitement, et sur la Corse dont ils ne sont souverains que de nom; mais il ne semble pas qu’ils aient poursuivi la conquête de cette dernière avec ardeur: leur ambition ne se manifeste que par des expéditions intermittentes et des formules de chancellerie rarement sanctionnées par des actes.
En octobre 1390, le doge Antoniotto Adorno, voyant sa patrie menacée par le duc de Milan, Gian-Galeaz Visconti, et ne voulant pas s’effacer devant les Fregosi, offrit la suzeraineté de Gênes au roi de France. Charles VI accepta et envoya comme gouverneur le comte de Saint-Pol, remplacé, peu après, par le maréchal Boucicault (1401). La Corse devenait vassale du roi de France. Elle était alors gouvernée avec justice et modération par Raffaele da Montaldo. Malheureusement, en mai 1403, Boucicault le remplaça par Ambrogio de’ Marini, qui ne put tenir tête aux Corses révoltés. A la mort de celui-ci advenue en décembre de la même année, Leonello Lomellino, alléguant qu’il avait engagé dans la maona de Corse des sommes considérables, sollicita du roi de France la concession de l’île en fief noble. Au mois de janvier 1404, Andrea Lomellino son fils était nommé gouverneur de la Corse. Peu de temps après, Leonello, l’investiture obtenue, prenait possession de l’île. «Arrivé en Corse, avec le titre de comte, dit Giovanni della Grossa, il se laissa aller à un tel excès d’orgueil qu’il prétendait que tout lui appartenait: hommes, bestiaux, fruits et tout le reste. Il se vit bientôt l’objet d’une haine profonde et déclarée.»